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La chronique de A.

Le bruit des autres

Samedi soir, en pleine haute saison touristique, la rue principale de la Pointe du Bout aux Trois-Ilets est loin d’être déserte. Il est bientôt minuit mais des groupes de vacanciers, parmi lesquels plusieurs Américains, ne semblent pas prêts à aller se coucher. On leur avait expliqué que ce coin de la Martinique était le cœur touristique de l’ile. On leur avait même parlé d’un bar lounge où ils pourraient écouter de la musique en buvant un cocktail les pieds dans le sable. Les Caraïbes, quoi, comme ils en rêvaient dans l’avion entre Boston et Fort-de-France. Mais pas de chance, ce soir-là, ils trouvent portes closes. Et les jeunes Américains ont beau chercher, à moins de terminer devant une machine à sous, ils ne trouvent aucun lieu pour prolonger la soirée. Désormais, en dehors d’évènements exceptionnels et de quelques rares discothèques, la plupart des établissements festifs de la Martinique ferment avant les douze coups de minuit.

La faute à l’insécurité ? Même pas. Ce qui transforme peu à peu la Martinique en cendrillon, c’est la chasse aux nuisances sonores. Longtemps ignorée sous nos cieux tropicaux, elle devient la grande cause d’un nombre croissant de citoyens qui érigent la loi Bruit et autre code de la santé publique en étendards du savoir-vivre ensemble. Comme dans l’hexagone, les nuisances sonores se hissent aux premiers rangs des motifs de litige de la vie quotidienne. Les coqs qui chantent la nuit, les moutons qui bêlent le jour, la musique d’une fête d’anniversaire, les conversations des clients le soir à la sortie des restaurants : tout devient objet de plaintes. Dans les mairies, on ne compte plus les conflits de voisinage liés au bruit.

Mais comment en est-on arrivé là ? Pourquoi, alors que les grands-parents ont dansé pendant des heures sous les paillottes au son du compas et que les parents ont fait la fête jusqu’à l’aube au rythme du zouk, les enfants devraient-ils faire la fête en silence ? Mystère. Je vous entends déjà, amis lecteurs, vous offusquer de cette chronique qui pourrait être prise pour un plaidoyer en faveur du bruit. Allez, je veux bien admettre que je me fais l’avocat du diable. N’empêche. Les conséquences de cette intolérance aux décibels des autres pourraient bien finir par nous construire un drôle de monde. Un monde ouaté mais sans watt où dans les soirées, chacun aura un casque vissé sur les oreilles pour écouter la musique (avec un peu de chance, on la coordonnera pour qu’il reste quand même un minimum de partage). Un monde aseptisé, où l’âme caribéenne sera perdue dans les méandres des articles L.571 du code de l’environnement. Un monde où rire trop fort serait passible d’une amende. Ne riez pas justement. Récemment en Dordogne, un couple a été condamné en appel, à combler sa mare parce que leurs voisins ne supportent plus… le coassement des grenouilles ! Il ne manquerait plus qu’il y en ait un qui porte plainte contre nos délicieuses Eleutherodactylus martinicensis. Après tout, elles font un raffut d’enfer ces petites bestioles qui assurent le chœur de la nuit tropicale ! Mais taisez-vous ! Taisez-vous les grenouilles !

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