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DOSSIER Tourisme : le pétrole vert et bleu des Outre-Mer

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Alors que ce secteur représente une part prépondérante dans l’économie locale et dispose d’atouts exceptionnels, le tourisme ultramarin souffre, depuis le début des années 2000, d’une fréquentation à contre-courant du dynamisme touristique des îles tropicales concurrentes. La mobilisation des pouvoirs publics et des professionnels promet pourtant un proche rebond. Analyse.

Par Julie Clerc

Un potentiel fou contrarié par des handicaps structurels importants : depuis le nouveau millénaire, voici le diagnostic qui est fait de la situation du tourisme ultramarin. Les départements d’Outre-Mer ont leur pétrole… mais il tarde décidément à jaillir ! Soleil, plages, remise en forme, paysages classés à l’Unesco, rivières, forêts, réserves naturelles, montagnes, volcans, patrimoine culturel, richesses festives, mais également hygiène, stabilité politique et sécurité sanitaire (particulièrement prisées des seniors et des familles) : les départements français d’Amérique sont pourtant bénis des dieux pour attirer le touriste.

Un vivier exceptionnel

Pour ne parler que de la Caraïbe, l’attirance des voyageurs croit indéniablement, dynamisée par une qualité des produits touristiques qui s’amé-liore, mais aussi par le fait que la région apparaisse comme l’une des moins exposées aux risques d’attentats. La combinaison de ces facteurs explique qu’en 2015, le bassin caribéen ait conquis +7% de visiteurs, soit 28,7 millions de personnes ayant rapporté 30 milliards d’euros selon le CTO (Caribbean Tourism Organisation). Parmi eux, les Européens (5,2 millions) affluent nombreux : +4,2% par rapport à 2014. Les indicateurs semblent au vert : en Guadeloupe par exemple – dont le CTIG (Comité du Tourisme des Îles de Guadeloupe) vient d’être primé pour la seconde année consécutive aux « Victoires du Tourisme » – 97% des visiteurs se disent satisfaits de leur séjour, et 86% envisagent de revenir. Chaque année, le tourisme rapporte la bagatelle de 500 millions d’euros à l’île papillon.

Mais malgré ces chiffres optimistes, le tourisme tourne en sous régime sur l’ensemble de nos Outre-Mer. Et s’inscrit ainsi à contre courant de la forte expansion du tourisme au niveau mondial à laquelle on assiste depuis vingt-cinq ans :
le seuil symbolique du milliard de touristes dans le monde a été franchi en 2012, dans une tendance à la hausse quasi ininterrompue. Or les DOM, tous océans confondus, ne captent que 5% de ces touristes alors qu’ils disposent d’atouts forts. Constat regrettable, car le tourisme représente un puissant levier de croissance pour les économies insulaires d’Outre-Mer qui connaissent un chômage élevé (20 à 30%). Moteur de l’économie transversale, le tourisme peut et doit jouer un rôle majeur grâce à sa capacité d’entrainement sur différents secteurs d’activités – bâtiment, agriculture, pêche, restauration, artisanat -, à son intérêt en termes d’aménagement du territoire et à son poids dans l’équilibre de la balance des paiements de nos territoires.

Développé depuis une cinquantaine d’années, le tourisme ultramarin en plein essor durant la décennie 1990-2000 s’est arrêté net lors de la décennie suivante. Perte de parts de marché, fermetures d’établissements hôteliers accompagnées de licenciements… Rien que dans la station balnéaire de Saint-François, en Guadeloupe, près d’une demi-douzaine d’établissements hôteliers ont fermé leurs portes. En dix ans, l’archipel a perdu presque la moitié de ses chambres. La Martinique vient de voir disparaître ces cinq dernières années neuf sites hôteliers pour 1200 chambres et 625 emplois. Globalement, l’offre a diminué d’environ 30%. Si bien que la part du tourisme dans l’économie des Outre-Mer français est plus faible que ce que l’on imagine généralement, avec des retombées modérées : le tourisme représente 5% du PIB des DOM, contre près du double en Métropole.

Des contraintes structurelles et conjoncturelles

En cause, des facteurs structurels (nouvelle concurrence, vieillissement des installations) mais aussi conjoncturels, qui ont fait du mal aux destinations : cyclones, crises sociales et sanitaires.

La concurrence régionale, fortement renforcée ces dernières années, a ainsi privé les territoires français de l’euphorie touristique mondiale. Dans la Caraïbe, les destinations françaises pâtissent de la montée en puissance de destinations telles que la République Dominicaine, Cuba, Porto Rico, Sainte-Lucie, La Barbade ou Les Bahamas, dont le succès témoigne d’une offre touristique plus adaptée aux attentes de la clientèle internationale. Des territoires qui, selon le rapport annuel 2014 de la Cour des Comptes, « profitent de charges d’exploitation moins élevées, de normes de construction meilleur marché, de parités de change plus favorables et d’un accueil jugé souvent de meilleure qualité. » Une Cour qui regrette aussi une action publique trop limitée et peu innovante, « l’aménagement défaillant des sites », « un déficit d’accueil et de formation »
(en langues parlées, horaires de magasins, etc.). Mais aussi une accessibilité compliquée par avion, dont l’offre encore peu diversifiée connaît de fortes variations de prix avec l’impact des vacances scolaires françaises. Même si, avec ses tarifs défiant toute concurrence, l’arrivée de la compagnie aérienne Norwegian a fait figure de petite révolution en mettant en place des vols low cost directs reliant les Antilles françaises aux Etats-Unis, avec des vols Pointe-à-Pitre-New York à partir de 60 euros… La crise sociale de 2009 et les crises sanitaires (épidémie de chikungunya et de Zica) ont, pour leur part, dégradé l’image de ces destinations.

Autre contrainte : la trop grande dépendance envers les clients français, les DOM ne relevant que 20% d’étrangers parmi leurs visiteurs. Et plus de la moitié des Métropolitains qui s’y rendent sont des touristes “affinitaires”, accueillis en famille ou chez des amis, autrement dit peu rentables pour le business… Ce tourisme franco-français limite la concurrence entre compagnies, concentre les séjours sur des périodes précises et génère une grande sensibilité à la conjoncture économique française.

Enfin, reste l’épineux problème de la dette fiscale des groupes hôteliers domiens (plus de 50 millions d’euros) qui réclament un moratoire pour pouvoir s’adapter.

Viser le qualitatif

Comment donc relancer ce secteur, actionner son cercle vertueux et créer de l’emploi ? Le tourisme dans les territoires d’Outre-Mer doit « viser le qualitatif » et profiter de ses richesses pour se « spécialiser » s’il veut enrayer son décrochage dans la compétition mondiale, déclarait le directeur de l’Institut d’émissions des départements d’Outre-Mer (IEDOM) dans une interview livrée à L’Express en avril 2015. M. La Cognata appelle une « mutation nécessaire »
de ce secteur. « Il faut se spécialiser dans les produits touristiques et ne pas opposer les destinations d’une même zone », préconisait le directeur. Par exemple, il faudrait un « produit Caraïbe » pour la Martinique et la Guadeloupe qui ciblerait « un nombre limité de marchés de niche comme le tourisme d’affaires et de congrès, le tourisme de santé et de bien-être ou le tourisme culturel, avec des circuits à thème, notamment sur le rhum ». A l’instar de la Cour des comptes, l’IEDOM conseille « d’augmenter la dépense moyenne par touriste », en se rapprochant des croisiéristes, secteur en expansion notamment dans la Caraïbe. Une « diversification » de la clientèle est nécessaire, ajoutait M. La Cognata, « même si c’est compliqué » comme en témoigne l’échec du hub à Roissy-Charles-de-Gaulle de Air France pour drainer des Européens vers les Antilles.

Pour la Guyane, le développement de l’écotourisme « s’insère bien dans une stratégie privilégiant la qualité de l’accueil et des services plutôt que l’appel à un tourisme de masse », souligne l’IEDOM. En pleine Amazonie, disposant d’une forêt primaire unique, de réserves naturelles classées, d’un parc national et d’un centre spatial international, la Guyane peut espérer s’imposer comme un leader de l’écotourisme. Pour Didier Bironneau, délégué Antilles-Guyane d’Odit France (groupement d’intérêt public qui assiste les acteurs), le salut du tourisme guyanais passe par l’élargissement du positionnement en « diversifiant et en standardisant l’offre » pour combiner la nature avec des produits plus classiques comme les musées ou le zoo, et cibler ainsi un public plus large. Car selon lui, l’image « aventure » constitue une « arme à double tranchant » qu’il faut infléchir en rendant la destination plus rassurante.

Et si les touristes délaissent les hôtels classiques domiens, « la tendance de fond, amplifiée par Internet, est le développement d’une offre alternative en location de villas, appartements et gîtes », expliquait le responsable de l’IEDOM. Selon lui, « cela reflète de nouveaux modes de consommation de gens qui veulent plus de choix, plus de souplesse ».

Reconquête

L’offre touristique ultramarine rencontre les mêmes défis qu’en Métropole : intensifier la promotion, développer la qualité et la variété des produits et accélérer la mise à niveau des hébergements.

La réflexion sur un modèle touristique des DOM avance. A partir d’un constat commun : tous les atouts d’une offre diversifiée sont là. Soleil et plage, bien sûr, mais aussi activités nautiques et sportives, randonnée, écotourisme, bien-être… Autant d’ingrédients encore trop épars, mais signe d’une industrie à fort potentiel. Pouvoirs publics et professionnels travaillent à définir les bons produits qui répondent à une demande en perpétuelle évolution, et à convaincre les investisseurs et les opérateurs touristiques d’envergure, en nombre encore insuffisant dans les DOM, pour tirer la fréquentation vers le haut. C’est par là que passe la reconquête.

 

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