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Anne-Laure Morel, entre science et business sans complexe

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Entrepreneuse-scientifique. C’est le mot composé qui colle le mieux à l’activité et la personnalité d’Anne-Laure Morel. Cette jeune Réunionnaise est à l’initiative de Torskal, une start-up innovante qui cherche à révolutionner le traitement contre le cancer en s’appuyant sur les nanoparticules et la biodiversité réunionnaise. Anne-Laure Morel, ou comment simplicité et modestie peuvent cacher ambitions et compétences.

Par Benjamin Postaire

Il y a ceux dont on parle, beaucoup, souvent, à tort ou à raison. Et puis il y a ceux dont on parle moins. Pourquoi ? Probablement parce qu’ils ont autre chose à faire que courir après la reconnaissance. Anne-Laure Morel fait clairement partie de cette seconde catégorie de personnes. Celles qui avancent, sans bruit, mais dont les projets, les ambitions et le talent parlent d’eux-mêmes quand on décide de s’y intéresser un tant soit peu.

Saviez-vous qu’une jeune scientifique réunionnaise développe actuellement, avec une équipe de trois autres scientifiques « pays », à Sainte-Clotilde et en utilisant des plantes endémiques de La Réunion, un traitement contre le cancer révolutionnaire ? C’est pourtant une réalité. Torskal est une start-up réunionnaise installée dans les locaux du CYROI, à la Technopole, qui conçoit des molécules nanothéranostiques (nanoparticules à visée diagnostique et thérapeutique) par l’exploitation de bioressources issues de La Réunion, dans le but d’offrir une alternative ou un complément aux traitements conventionnels contre le cancer.

De la chimie au marketing de l’innovation

A la tête de Torskal, Anne-Laure Morel, 34 ans, née à La Réunion d’un père réunionnais et d’une mère bordelaise. C’est en 2000, bac en poche, qu’elle part faire ses études de médecine à Bordeaux. En plus de découvrir une partie de ses origines, elle y trouve une vocation. Et un « mentor », comme elle aime l’appeler. Son professeur de chimie en première année « incarnait ce qui fait un chercheur. De la blouse blanche à l’absence de dogme », se souvient-elle. Finie la médecine, Anne-Laure se lance à corps perdu dans la biochimie, jamais bien loin de celui qui a fait naître la flamme. « D’ailleurs, il enseignait aussi à La Réunion, se souvient-elle. Et aujourd’hui je travaille avec Jacqueline Smadja et Anne Bialecki qu’il souhaitait me présenter pour démarrer ma thèse ici. Il n’y a jamais de hasard ».

Sa thèse, Anne-Laure la fait finalement à Paris. Et déjà, elle travaille sur les nanoparticules d’or mais sans les associer aux plantes. L’embryon de Torskal. Mais cette thèse sera aussi celle d’une « première désillusion ». « Je n’avais pas vocation à faire de la recherche fondamentale. Je préférais appliquer rapidement les résultats, explique-t-elle. En réalité, la recherche est un domaine hautement concurrentiel. Je devais m’adapter et j’ai constaté qu’il me manquait des outils ». Elle va alors prendre un chemin qui contribuera grandement à faire ce qu’elle est aujourd’hui : « Ma réponse a été d’aller vers le privé et de travailler dans la fiscalité de la recherche et le marketing de l’innovation ». Un temps, elle pose la blouse de scientifique pour endosser le costume de businesswoman.

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Un mortier et un pilon pour les premiers tests

Aujourd’hui, rentrée à La Réunion, elle porte sans aucun complexe les deux casquettes. Elle en tire même une force : « Je suis à l’interface des sciences et du business. Il y a un trait d’union dans Anne-Laure, et bien je me considère comme un trait d’union entre deux mondes qui, parfois, se méprisent ».
Un état d’esprit « à l’américaine » assumé et à la base de la création de Torskal.  « J’ai une fascination pour le chef d’entreprise courageux qui croit en ses idées, explique-t-elle. Un jour, j’ai eu un déclic et envie de valoriser la biodiversité végétale de La Réunion. Je me suis lancée ».

Son idée, utiliser des plantes endémiques de La Réunion inscrites à la pharmacopée pour concevoir des nanoparticules d’or. Elle effectue elle-même les premiers tests. Comment ? Chez elle, armée d’un mortier et d’un pilon, mais aussi grâce aux laboratoires du GIP CYROI. Non seulement ces tests sont concluants, mais le projet suscite l’intérêt. Lauréate du concours I-Lab de BPI France, elle obtient les premiers financements. Torskal entre en incubation à la Technopole de la Réunion, reçoit le soutien de Réunion Entreprendre et un brevet est immédiatement déposé. Depuis, la start-up ne cesse de grandir. Début 2015, elle obtient un financement de 400.000 euros du FEDER (Fonds Européens) et de la Région Réunion et reçoit le prix « coup de cœur du jury » au concours Innovation d’Outremer Network.

Ce budget permet de poursuivre les travaux avec trois laboratoires et d’embaucher trois collaborateurs. Tous localement. Surtout les recherches avancent, notamment grâce aux partenariats avec le laboratoire de l’Université de La Réunion (LCSNSA) pour la partie phytochimie et le laboratoire de l’Université Paris 13 (CSPBAT) pour l’optimisation de la synthèse des nanoparticules et les premiers essais pré-cliniques. Des essais prometteurs. D’autres seront effectués au GIP CYROI alors que les tests sur une première cohorte de patients sont envisagés pour 2018.

« Être à La Réunion n’est pas un handicap, c’est un atout »

A terme, la solution développée par Torskal pourrait révolutionner le traitement contre le cancer. « Tout d’abord parce que l’agent nanothéranostique est un outil bifonctionnel qui propose à la fois le traitement du cancer et son suivi par imagerie médicale, explique Anne-Laure Morel. Mais aussi parce que nous avons développé un protocole issu de la « green chemistry ». Nous utilisons des plantes, de l’eau et de l’or. Il n’y pas de produit chimique, pas de produit toxique. Notre protocole est donc respectueux de l’environnement et du patient ». Qualifié « d’innovation de rupture » par Nexa, ce traitement permettrait de traiter les cellules cancéreuses de manière très localisée et éviter ainsi les effets secondaires des traitements chimiques conventionnels.

Bien entendu, de telles activités de recherche nécessitent des financements importants. Fin 2017, l’enveloppe de 400.000 euros sur 24 mois aura été consommée. Se pose dès lors la question des ressources à venir. D’importants investisseurs étrangers ont déjà démarché la cheffe d’entreprise. Reste à savoir la direction qu’Anne-Laure Morel souhaite donner à son projet. En businesswoman éclairée, elle a déjà une vision limpide à moyen et long termes : « Pour moi, l’early stage, c’est-à-dire la recherche, doit être financée par la puissance publique. Il est primordial de pouvoir mener les travaux de R&D en toute liberté, sans être invité à les réorienter. Ensuite, quand on passe au stade de la commercialisation, il est nécessaire de faire une levée de fonds et de se tourner vers des investisseurs privés ».

Né à La Réunion, un projet d’une telle envergure a-t-il vocation à y rester ? La question semble légitime. « Être à La Réunion n’est pas un handicap, c’est un atout, assure Anne-Laure. Nous sommes au carrefour de la médecine occidentale et millénaire chinoise, entre l’Afrique et l’Asie. Croyez-moi, quand on parle de plantes médicinales, là où Européens et Américains cherchent immédiatement à isoler des molécules, Africains et Asiatiques parlent de puissance synergétique des molécules, une vision qui nous correspond davantage. Et puis La Réunion est un véritable hotspot de la biodiversité ».

Les rabat-joie n’ont qu’à bien se tenir. Une Réunionnaise espère révolutionner le traitement contre le cancer en s’appuyant sur les ressources locales, qu’elles soient naturelles, économiques ou humaines. Elle le fait simplement, en mettant constamment en avant son équipe et l’ambiance qui y règne. Les salariés de Torskal, Sophie Techer Giraud, Emmanuelle Dorla et Christophe Dugué, mais aussi l’équipe du CYROI et notamment « Maya Césari et Christian Mériau qui m’ont offert la chance de concrétiser ce projet », tous contribuent autant qu’ils sont témoins du parcours d’Anne-Laure. Un parcours qui la mène, peut-être, vers un fabuleux destin. Tout simplement.

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