Nouvelle fournée hebdomadaire du label « inspiré d’une histoire vraie », à caler comme on peut sur l’étagère entre La guerre est déclarée, The Lady et L’Ordre et la Morale, Intouchables de Eric Toledano et Olivier Nakache, que l’on remercie au passage pour Nos Jours Heureux, meilleur film à ce jour sur l’univers des colonies de vacances (avec peut-être La meilleure façon de marcher), Intouchables donc repose sur le principe le plus éculé de la comédie à la française mais en inverse le postulat initial : la confrontation entre deux personnalités que tout oppose, chère à Francis Veber et qui nous a valu des perles comme La Chèvre et le Dîner de Cons, devient ici une collaboration étroite où les atouts de chacun complètent ceux de l’autre. Une comédie dans l’air du temps donc, qui était bien partie pour glorifier le politiquement correct à base de vivre ensemble et d’ouverture vers l’autre dans le respect mutuel des différences enrichissantes de chacun.

La ficelle de départ est si énorme que l’on s’attend au pire étalage de bons sentiments que l’on ait vu depuis Bienvenue chez les Ch’tis, via une enfilade de clichés arrivant au moment précis où l’on s’y attend, dans la célébration démagogique grotesque du choc des cultures à base d’arithmétique larmoyante du type « 1 +1=2 et à deux on est plus forts qu’à un. » Oh comme il fleurait bon la didactique anti-raciste de caniveau ce film ! Comme il aurait pu devenir la version live du petit « Touche pas à mon pote illustré » ! Que de jolies larmes aurions-nous versées dans la célébration collective de cette si belle ode à la tolérance, enfonçant le clou de formules toutes faites qui plaisent tant à la presse telles que « le racisme c’est pas bien » ou « après tout nous sommes tous des êtres humains. » Oui, vraiment, le spectacle s’annonçait splendide. On allait communier tous ensemble dans l’allégresse et la tolérance.

Sauf que Intouchables n’est rien de tout ça. Aussi étonnant que ça paraisse, et quelque soit le bout par lequel on le prenne, le film de Toledano ne glorifie rien, ne juge personne et ne délivre aucun message publicitaire (pardon : « sympa »). Imaginez l’histoire d’une amitié naissante entre un noir et un blanc… sans que pas une fois la couleur de leurs peaux respectives n’entre en compte, ou ne soit même mentionnée. Oui, c’est tout nouveau, c’est conceptuel. Et ça fait un bien fou. En outre, non contents d’innover en esquivant avec allure le bourbier de la parabole anti-raciste, les deux personnages se montrent assez vachards l’un envers l’autre, n’hésitant jamais à se vanner avec parfois une férocité inouïe dans ce type de film. Il faut remonter aux débuts des frères Farrelly et leur capacité à cogner sur la majorité des sujets tabous de la société américaine (les noirs, les handicapés, les obèses etc.) pour retrouver une telle liberté de ton. Intouchables est drôle de bout en bout car il ne prend personne en pitié : la compassion s’y nomme amitié, le pathos y devient entraide et le misérabilisme… ben c’est la vie que veux-tu, on va pas chialer toute la nuit.

Il est devenu tellement rare d’entendre de bonnes vannes (entendons par là autre chose que l’humour Canal + des années 2000 formaté bon teint pour ne gêner personne) qu’on pardonne à Toledano et Nakache toutes les imperfections de leur scénario. Certes, parfois la caricature pointe le bout du nez, et l’abattage perpétuel de Omar Sy peut lasser sur la durée, mais la justesse de sa relation avec François Cluzet gomme tous ces défauts. Et surtout, on se marre pour de vrai. Un humour franc et sain, souvent méchant et politiquement incorrect, qui, espérons-le, mettra enfin un terme à une décennie de comédies lénifiantes et moralisatrices, de gags éculés à base de choc des cultures imaginaire (un sudiste rencontre un nordiste, un hétéro devient pote avec un homo, oh la la que c’est drôle tout ça) et de numéros d’acteurs issus des plateaux TV, incapables de jouer autre chose que leur personnage public malgré la diversité des rôles qu’ils prétendent endosser (Jamel Debouze on parle de toi là.)

Le duo formé par Cluzet et Sy contourne la règle « francis-weberienne » de l’opposition pour se former d’emblée sur la complémentarité. Le schéma type de ce genre de récit est ainsi volontairement ignoré. Au développement attendu du type « rencontre, confrontation, adaptation », Intouchables propose une alternative inédite qui consiste à raconter, tout simplement, une histoire d’amitié. Copains dès la première seconde, les deux personnages n’ont plus qu’à laisser se dérouler leur relation. Le film y perd en intensité narrative ce qu’il gagne en spontanéité : à l’exubérance corporelle de Omar Sy correspond l’immobilité stoïque de Cluzet, l’un cherchant toujours à « sur-communiquer » afin de compenser la carence de l’autre. Sur le principe traditionnel de l’éléphant dans un magasin de porcelaine et sans perdre un seul instant son intention comique, Intouchables propose une réflexion pertinente sur l’importance de la communication entre le monde et l’individu : que sommes-nous lorsque notre corps n’existe plus ? Quelle place pouvons-nous revendiquer dans la société ? Et, surtout, est-il encore possible d’aimer et de l’être en retour ?

Camille Dervaux