Voilà, c’est fait, c’est dit, je ne suis plus en amour avec Clint Eastwood. Après une phase intermédiaire « c’est compliqué », me voici célibataire et le grand homme ne me parle plus. C’est une longue histoire qui s’achève dans l’indifférence polie. Tout avait si bien commencé… Je me souviens de nos débuts, quand, tel l’homme des hautes plaines, il m’emmenait, le temps d’un frisson dans le nuit, vers la balade de Honkytonk Man. Impitoyable jaloux, Eastwood est un chasseur blanc au cœur noir, un maître de guerre qui savait toujours me promettre un monde parfait. Nous avons parcouru comme des cavaliers solitaires les ponts de Madison Country franchissant la Mystic River ; c’était parfois une épreuve de force : le bonhomme a son caractère, il ne donne pas facilement les pleins pouvoirs et l’on se retrouve, pour un oui ou pour non, jugé coupable dans le jardin du bien et du mal. Mon plus beau souvenir restera notre bébé à un million de dollars…

Puis tout a dérapé. La routine, la vieillesse, la paresse surtout… elles se sont emparées de notre aventure. Eastwood n’avait plus vraiment envie, ou alors il faisait semblant, pour faire plaisir, pour donner l’échange, mais on sent bien quand le cœur n’y est plus. La mémoire de nos pères s’étiole, les lettres d’Iwo Jima ou d’ailleurs s’espacent toujours un peu plus et le temps d’un sanglot, au volant de sa Gran Torino, j’oubliais les promesses trahies et les illusions perdues…

Depuis, plus rien. Ou presque. Mais quand un cinéaste vous a tant donné, peut-on sincèrement se contenter des miettes qu’il sème deci delà et sur lesquelles ceux qui naguère le décriaient se ruent désormais comme des pigeons de panurge en hurlant au génie ? Ils ont fière allure aujourd’hui, ces pleutres goguenards de Télérama et des Inrocks, qui ont tant combattu mon Clint, l’ont accusé d’être le symbole réactionnaire honteux d’une période historique qu’ils fantasment sans même savoir ce dont ils parlent. Je les vois, en costumes trois-pièces, lui donnant prix et récompenses, lui tapotant l’épaule comme des héritiers impatients flattent le vieillard en espérant qu’il crève, vu que c’est lui qui a l’oseille. Ils attendent que l’œuvre soit achevée, finie, terminée, pour se l’accaparer et s’en repaître, prétendre qu’ils l’ont toujours aimée, toujours défendue même quand ils l’attaquaient, que c’était une ruse, de la fine rhétorique masquant leurs intentions réelles, leur amour véritable et éternel envers la légende qui vient de nous quitter. Eastwood mort, il ne les gênera plus. Il sera devenu acceptable, bien à sa place, aligné avec les autres. Ils pourront le commenter, l’analyser a posteriori, l’autopsier à n’en plus finir jusqu’à le vider totalement de son sens et de son discours. Quant à moi… il me restera les souvenirs. Clint ne m’appartient déjà plus, je lui rends sa liberté.

J.Edgar vient de sortir en salles… on le porte au pinacle avant même de l’avoir vu. C’est pourtant un film parfaitement ordinaire, plat, techniquement brillant mais sans raison d’être, un bel écrin qui tourne à vide… l’œuvre d’un artisan tellement doué qu’il ne cherche plus à faire autre chose, à se remettre en question. Où est l’envie de faire du cinéma derrière ce film ? Nulle part, elle s’est évaporée. Eastwood traite Hoover comme il traiterait n’importe quelle figure historique. Remplacez les noms et les quelques événements historiques à peine évoqués par un scénario qui ne creuse jamais son sujet, et vous obtenez un film sur Kennedy, sur Washington, sur Mitterrand… La création du FBI ? L’implication de Hoover dans l’assassinat de JFK ? Luther King ? Rien. Une ligne de dialogue en bas de page et on passe à autre chose. Ça n’intéresse pas Eastwood. Pourquoi pas après tout ? L’ennui, c’est que ce qu’il raconte en dehors ne l’intéresse pas non plus. On glisse sur des personnages terriblement lisses qui n’existent pas en dehors de leur simple fonction : enveloppes vides, sujets creux, visages interchangeables qui se suivent et s’assemblent pour former le grand vide au milieu duquel évolue Leonardo Di Caprio, exceptionnel de retenue et de diction dans un rôle qu’on lui aurait souhaité tellement mieux écrit et diversifié. Son talent, qu’on ne louera jamais assez semble-t-il tant il parvient encore à nuancer son jeu, est sous exploité par une histoire confuse, sans enjeux narratifs ni temps forts, où un dîner en ville anodin fait de bavardages futiles occupe la même place à l’écran que l’arrestation de Dillinger ou l’enlèvement du bébé Lindbergh. Eastwood ne parvient jamais à s’arrêter sur les temps fort de son récit. Il survole tout, n’approfondit rien, et esquisse à peine en fin de parcours la personnalité incroyable de son anti-héros.

Certes, Hoover est caractérisé comme un personnage plus ou moins méprisable : lâche et faible, il se cache derrière les autres pour s’arroger leur réussite et se couvrir de gloire. Mais c’est bien là le seul trait de caractère sur lequel le film s’attarde. Son racisme, son homophobie, sa paranoïa, son patriotisme délirant, son obsession du contrôle et sa mégalomanie sont suggérés par bribes, avec beaucoup de frilosité. Pire (afin de ne pas accabler Hoover ? pourquoi ?), Eastwood fait tenir la majorité des propos controversés à la mère de celui-ci. Une manière de la désigner comme la grande coupable de l’histoire, tandis que Hoover ne serait qu’un pauvre type manipulé par une mère castratrice…

Pourquoi Eastwood n’a-t-il pas davantage tiré le portrait d’un homme tel que Hoover ? Pourquoi avoir négligé des aspects aussi cruciaux du personnage ? Pourquoi s’être borné à illustrer, pendant plus de deux heures, l’anecdotique, le trivial, le rien, au lieu de rattacher Hoover à son époque, de montrer à quel point il a transformé cette dernière, de narrer, en somme, l’épopée américaine moderne à travers l’un de ses plus grands architectes ? Malgré le soin apporté à une photographie et une reconstitution splendide et malgré le jeu de Di Caprio, on s’ennuie ferme devant une suite interminable de scénettes illustratives, d’enjeux inexistants et de dialogues explicatifs en champ-contrechamp qui constituent 90% du film. Parfois, un plan large nous fait profiter, trop rapidement, des décors servis par une direction artistique de grande qualité. C’est peu, bien trop peu, pour nous maintenir éveillés, surtout quand s’agitent en vain à l’écran des marionnettes sans caractère au sein d’intrigues redondantes et totalement anecdotiques.

Camille Dervaux

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