Je n’aime pas la franchise Mission Impossible. Ces films m’ennuient et m’agacent profondément, tant ils n’ont jamais été autre chose que des spots promotionnels de deux heures à la gloire du produit Tom Cruise, qui m’agace tout autant. De l’erzatz de James Bond, la nonchalance britannique en moins, le râtelier blanchâtre de petit play boy en plus, décevant et balourd entre les mains de grands comme De Palma et John Woo, franchement comique sous l’œil de JJ Abrams, le fossoyeur patenté de la série TV américaine. L’arrivée de Brad Bird sur le quatrième épisode d’une franchise faisandée n’incitait pas particulièrement à la gaudriole : quand les fils prodigues de Pixar quittent le nid pour convoler en fiançailles financières avec ce qu’Hollywood a de pire, on imagine mal la vierge sortir indemne de la nuit de noces.

Cette introduction acerbe ne vous aura pas trompée. Elle appelle un « mais » de contradiction, venant désamorcer toute l’ironie bilieuse du critique prêt à se moquer avec esprit de l’épisode 4 d’une série sans intérêt. Mais, donc, Brad Bird a su faire preuve de l’intelligence ou de la malice qui faisait tant défaut à ses prédécesseurs. On parle après tout de l’homme derrière le Géant de Fer et les Indestructibles, qui figurent parmi les meilleurs films d’animation de la décennie ; un metteur en scène capable d’interroger la néo-mythologie de la pop culture (les robots géants, la menace nucléaire, les super-héros…) et de l’aborder de front, avec l’humour et la sincérité d’un enfant jouant au premier degré avec ses figurines et façonnant des univers imaginaires  emprunts de nostalgie et d’espoir où le cynisme n’a pas droit de cité (et, parfois, il est bon de lâcher la bride sur le cynisme, surtout envers les robots géants, non ?) Brad Bird, grand gamin génial sevré à Tex Avery, aux Looney Tunes et à Chuck Jones, s’empare du cahier des charges de Mission Impossible pour lui imposer un décalage systématique, une auto-dérision permanente et une identité visuelle plus proche du cartoon que celle de l’actioner traditionnel où les films précédents s’étaient empêtrés.

Mission Impossible 4 propose donc quelque chose d’inédit (et en ce sens mérite toute notre attention, que le film soit une réussite ou non, car l’inédit est une denrée bien rare). Il s’agit bien d’un nouvel épisode de la série appliquant une formule bien rôdée, mais qui s’ingénie justement à prendre le contrepied de tous les éléments attendus. Dans cet univers de fiction où les plans présentés comme « impossibles » se déroulent toujours sans accroc, tout se dérègle peu à peu et entraîne les personnages dans un chaos à demi contrôlé. L’action ne naît plus ici des simples objectifs à atteindre mais de tous les grains de sable qui grippent un à un les rouages de la machine au point que, finalement, plus rien ne fonctionne et que les héros doivent, pour de bon, faire face à l’impossible.

On retrouve également l’esprit de la série TV d’origine, via une dynamique de groupe intelligente et fluide, où chacun occupe une fonction et un caractère spécifique, sans que Tom Cruise, qui se sait vieillissant et choisit désormais de verser dans l’auto-dérision (ce en quoi il a toujours excellé), ne tire toute la couverture pour faire son show d’action-man habituel. L’équipe est enfin formée au bout de quatre films : il reste à espérer que le prochain épisode bénéficiera de la même démarche et approfondira les relations intéressantes que l’on entrevoit dans celui-ci.

Brad Bird nous propose donc une sorte de parodie grandguignole sans pour autant tomber dans le gag gratuit ou la surenchère invraisemblable. L’action est belle et généreuse, bien que la caméra de Bird se soit montrée plus fluide et plus généreuse par le passé, la contrainte du passage de l’animation au film live ayant sans doute pesé sur sa mise en scène. En revanche elle est remarquablement mise en valeur par un montage d’une qualité rarement atteinte, où les enjeux démultipliés de chaque séquence se suivent et se recoupent avec l’aisance et la facilité des films de Hitchcok ou de Tsui Hark par exemple. Pas moins de quatre actions simultanées dans le temps et séparées en quatre espaces distincts intéragissent afin de créer l’ambiance chaotique permanente que Bird tient à donner à son spectacle. Une sorte de grand Tex Avery en live, où l’action décomplexée gonzo naît du détail le plus improbable et le plus imprévu.

Il est rare qu’un gros actioner hollywoodien, coûtant autant d’argent et devant, dans la même logique, fédérer un maximum de spectateurs de 7 à 77 ans, mette ainsi en scène, avec humour et bonhommie, l’anarchie en plein accomplissement. Dans l’univers aussi codé et rigide d’Hollywood et de la franchise Mission Impossible, un tel travail de sales gosses ruant dans les brancards de l’entertainment frileux et formaté, ça fait plaisir à voir. Si Brad Bird signe le prochain, il pourrait presque me réconcilier avec les blockbusters. Presque, j’ai dit.

Camille Dervaux

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