J’ai donc vu Sherlock Holmes 2, cet étron infâme dont l’inanité n’égale que la laideur et la vulgarité et qui a réussi, au terme des 135 minutes de torture imprimées au fer dans mon pauvre cortex, à me plonger dans les abîmes de la détestation la plus absolue. Il est rare que je haïsse un film : la plupart des plus médiocres contiennent parfois (pas souvent mais ça arrive) une scène, un dialogue, un simple mouvement de caméra me faisant dire que derrière, il y a une personne qui y a mis du cœur et de l’intellect. Que cette personne soit dénuée de tout talent est une chose, mais au moins a-t-elle essayé. Quant aux navets indéfendables, dépourvus ne serait-ce que de cet instant de qualité, ils suscitent a minima une certaine empathie paternaliste. Oh je ne les défendrais jamais, une croûte reste une croûte, mais j’apprécie le fait qu’ils sachent se faire rapidement oublier. Au moins ne me défèquent-ils pas en plein visage comme l’ont fait les responsables de ce Jeu d’Ombres, dont chaque seconde me donnait envie de hurler grâce en attendant une délivrance qui ne vint pas.

Par où commencer ? Ceci n’est clairement pas un film. Il faudrait inventer un néologisme pour le définir, creuser la moelle de la langue pour en extraire une formule capable de le conceptualiser. A défaut, traitons le de « ritcherie », du nom de Guy Ritchie son metteur en scène, cela sonne comme « tricherie », avec un petit côté fourberie de riche qui avance à peine masquée. Oui « ritcherie » conviendra. Cette ritcherie, cet alignement hideux de personnages grotesques, hystériques et inhumains, prétend remettre au goût du jour les aventures désuètes (pourquoi ?) de Sherlock Holmes en le passant au hachoir à viande des effets visuels modernes de 1995 (ralentis, bullet-time, filtres bleus ou sépias permanents) : imaginez Jean-Pierre Jeunet défoncé à l’absinthe se lançant dans un concours de pets et vous serez encore loin du compte.

La ritcherie reconstitue numériquement un Londres vaguement steampunk, qui se résume à trois ruelles, deux toits de maisons et quelques fiacres passant dans l’axe et dans l’indifférence générale. On ne doute pas que tout cela a coûté fort cher. Sur cette toile de fond, le spectateur atterré est invité à suivre une sorte « d’intrigue », un canevas de scénario qui n’en est pas vraiment un. C’est plutôt une série de sketchs « rigolos », dont la finesse et l’écriture ne sont pas sans rappeler les plus grands succès de Jean-Marie Bigard au Parc des Princes, mâtinés paraît-il « d’humour british » (comprendre : « des travestis boivent du thé ») et, parfois, d’une scène d’action entièrement tournée au ralenti, ce qui peut sembler paradoxal je vous l’accorde (ça l’est.) Ne me demandez pas de résumer l’histoire, je ne sais même pas si il y en a une. Peut-être un brouillon d’intrigue géo-politique complètement tordue et débile, où des réserves militaires destinées à la guerre qui s’annonce s’accumulent en quantités industrielles dans des entrepôts géants en plein cœur de Londres et où l’on peut rentrer en crochetant le petit cadenas sur la porte principale. Peut-être y a-t-il une tentative n’ayant pas dépassé le stade du fœtus de construire un duel psychologique entre Holmes et sa nemesis, à base de partie d’échecs (originalité !), de froncements de sourcils et de concours de la barbe la plus laide. Peut-être qu’en fait, la ritcherie ne s’encombre pas d’une chose aussi superflue et ringarde qu’une histoire, puisque l’idée est de faire raquer les gens pensant venir voir un film.

J’exagère ? Ah mais je n’ai pas établi les règles du jeu, je me contente de les suivre en répondant à Guy Ritchie et sa clique de phénomènes de foire se prétendant comédiens (quel désastre de voir Robert Downey Jr. et Jude Law cabotiner désespérément comme des caniches en rut au milieu de dialogues interminables et plats comme des trottoirs de rue, comme disait Flaubert) sur le même ton qu’il emploie dans son viol public d’un classique comme Sherlock Holmes. Ce n’est même pas là conservatisme de ma part : Sherlock Holmes n’a jamais été l’un de mes héros favoris, et je trouve la plupart des romans de Conan Doyle pénibles à lire, à l’instar de la majorité des livres de l’époque victorienne. Mais ce que la ritcherie présente n’est même pas une mauvaise adaptation, c’est tout simplement l’emprunt d’un nom de personnage célèbre, apposé sur une espèce de clochard-aventurier, plus proche physiquement de Columbo que du détective de Baker Street, et qui ne présente, à aucun moment, la moindre des facultés cérébrales de Holmes qui sont la base même de son intérêt.

Car enfin, pourquoi aller voir une aventure de Sherlock Holmes, si ce n’est pour y retrouver des défis intellectuels, des énigmes tordues, des complots savamment élaborés, et voir s’y glisser ce grand misanthrope génial, ayant toujours saisi l’évidence élémentaire là où le commun des mortels ne voit que le chaos ? Foin de tout cela dans la ritcherie : le Sherlock bouffon campé par Downey Jr., pantin de carnaval sans charme, sans charisme, sans rien, est un lointain cousin germain disgracieux qui prétendrait au trône du roi. Alors que le véritable Holmes, tel qu’il se définit lui-même, ne devine jamais rien, et ne se base que sur les faits, les indices, les preuves concrètes tangibles et matérielles, pour en tirer des conclusions proprement scientifiques, le pitbull hystérique de Guy Ritchie est un amuseur de foire vaguement doué d’ubiquité et de précognition. Son maigre talent se limite à deviner à l’avance les actions de ses adversaires, et c’est à peu près tout. Personnage vide de substance, d’émotion et de personnalité, il accumule les péripéties burlesques jusqu’à l’écoeurement, n’ayant rien d’autre à proposer qu’un défilé de perruques, de robes et de masques ridicules, et qui témoigne finalement de ce qu’est Sherlock Holmes pour les responsables de cette abomination : un clown beauf et gras, porté sur l’humour scato et la gnôle, qui rôte des blagues minables comme un vieil oncle alcoolique en fin de repas et qui met tout le monde mal à l’aise.

Je n’ai pas terminé. Vous aurez droit, si une tumeur maligne vous incite tout de même à payer pour jeter aux toilettes deux belles heures de votre vie, aux choses suivantes. Je pense qu’elles sont censées être drôles. Guy Ritchie a même prétendu vouloir insuffler à Sherlock Holmes une dose d’humour « british » (moi, tout de suite, je pense aux Monthy Pythons, à The Full Monty, à 4 mariages et un enterrement, voire même à Sherlock Holmes tiens !) Holmes travesti en drag-queen se faisant arracher les vêtements par le docteur Watson sous les yeux de soldats prusses amusés du quiproquo ? Check. Holmes chevauchant un poney nain pour effectuer semble-t-il en une journée et sans nourriture un Paris-Berlin en passant par les Pyrénées orientales ? Check. Mycroft Holmes, le génie de l’ombre, le gentleman anglais par essence, le plus grand stratège de la couronne britannique, déambulant à poil dans les couloirs du club Diogène tandis que sa virilité est habilement masquée par des éléments de décor comme dans un bon vieil Austin Powers ? Check et recheck (mon dieu.)

Voilà. Que dire ? Qu’ajouter après cela… si, comme disait Guitry, lorsqu’on écoute Mozart le silence qui suit est encore de lui, je dirais qu’après la ritcherie, l’odeur qui persiste est encore celle du pet froid. Maigre consolation : nous ne sommes qu’en février et le pire film de 2012 est déjà sorti. Comment imaginer que quelqu’un, quelque part, puisse être en train d’ourdir une machination plus infernale, plus odieuse, plus décadente que celle-ci ? La ritcherie est une injure définitive au cinéma, à l’Art et, tout simplement, à tous ceux qui la verront.

En plus, c’est super nul.

Camille Dervaux