Articles

Chroniques, Guyamag, Karumag, Madinmag

Chronique de A. : Je roule, donc j’existe 

Je roule, donc j’existe.

En attendant que les futures générations ne se déplacent plus que par téléportation, qu’elles demandent à leurs parents comment c’était du temps où il y avait des routes et des machines à quatre roues et un volant, nous continuons de vivre accrochés à notre voiture. L’automobile est devenue une égo-mobile, notre cinquième membre, une extension de nous-mêmes, voire pour les plus mordus, l’amour de leur vie.

Alors forcément, quand la SARA, l’unique pourvoyeuse de carburant légal aux Antilles-Guyane, est paralysée par une grève, la panique est immédiate. Il suffit désormais qu’un seul SMS évoque un risque de blocage et c’est la grande pagaille. Sans réfléchir, par milliers, les automobilistes se précipitent dans les stations, prêts à en découdre pour arracher la dernière goutte d’essence aux pompes surchauffées. Comment expliquer cette peur irrationnelle de manquer de gasoil, alors que la plupart des conducteurs qui passent quatre heures à faire la queue pour mettre 10 euros dans leur réservoir ne sont jamais tombés en panne d’essence et n’ont même jamais été véritablement bloqués par la pénurie ?

Est-ce parce que Kevin panique littéralement à l’idée qu’il pourrait user la semelle de ses dernières Nike en parcourant, à pied, les 800 mètres qui le séparent de son meilleur ami ? Et Cynthia ?

Est-elle terrorisée de devoir enfiler des sandales confortables mais plates, qui lui permettraient de traverser le quartier sans encombre, mais qui la ramèneraient 12 centimètres plus près du sol, ce qui est juste impossible quand on porte une petite jupe Guess à mi-cuisse ?

Peut-être. Mais en réalité, ni Cynthia ni Kevin n’ont jamais été obligés de parcourir le moindre kilomètre à pied lors d’une grève d’essence. La peur est ailleurs.

Osons la piste psychanalytique ! Partant du principe que la voiture est devenue une égo-mobile, le risque de la voir réduite à une im-mobile incapable de se mouvoir faute de carburant devient insupportable. Revenons à l’exemple de Kevin. Chaque fois qu’il s’installe au volant de sa Seat Leon noire vitres teintées 60%, jantes alu 19 pouces, il est envahi par une bouffée de fierté, boosté par une décharge de testostérone, shooté au feulement des 200 chevaux de la bête. Pour être honnête, Kevin doit admettre que ni les hennissements, ni le coup de rein de Cynthia ne lui ont jamais fait autant d’effets. De son côté, la jeune femme soupire de plaisir quand elle glisse ses fesses parfaites sur le siège sport et contemple, au bord de l’extase, le reflet de ses ongles jaune fluo incrustés de strass sur le tableau de bord gris anthracite de sa série 1 pour laquelle elle laissera chez BMW le tiers de ses revenus durant les 5 prochaines années. Et pour être honnête, Cynthia était prête à quitter Kevin si ce dernier avait seulement fait mine de s’opposer à cette dépense.

Alors, quand c’est un salarié plutôt gâté par son employeur qui décide de s’en prendre aux voitures adorées en les privant de leurs pleins hebdomadaires, les automobilistes sont prêts à tout pour que l’objet de leur passion retrouve l’usage de ses quatre roues : patienter des heures, pousser du coude, voire percer les réservoirs. Tout, pourvu que leur belle ne leur rappelle jamais sa vraie nature : celle d’une poupée roulante.

Commentaire Facebook

Related posts