Vous aviez à peine réussi à ramener votre compte dans des strates que votre banquière considère comme tout juste acceptables. Depuis une ou deux semaines, vous aviez enfin fini d’éponger les investissements délirants consentis en septembre, de digérer les factures des tenues de sport que vous avez acceptées de financer, tout en sachant qu’elles seront reléguées au placard au mieux à la fin de l’année, au pire dès le carnaval. Vous étiez tout content en voyant la paire de tennis, que votre cadet vous a arrachée dans un moment de grande faiblesse, résister aux traitements cruels qu’il leur réserve chaque jour. Vous jubiliez déjà d’avoir convaincu l’aînée que son portable de 2012 avait un petit côté “vintage” qui la démarquait de ses copines. Vous aviez remporté une grande victoire sur vous-même en n’oubliant pas que les impôts fonciers allaient bientôt opérer une douloureuse ponction lombaire dans la colonne de votre livret A. Bref, vous aviez l’étoffe du héros qui a triomphé avec panache des dangers de la rentrée.

Mais la satisfaction de la victoire est de courte durée. Car vous venez de réaliser que, cette année encore, il n’y aura pas de miracle et que Noël tombera bien… en décembre !

Vous ne pouvez pas l’oublier parce que vos efforts pour contourner le rayon jouets alors que votre petit dernier vous accompagne pour les courses n’ont servi à rien, sinon qu’à manquer de le perdre dans le magasin vu qu’il était resté scotché devant les voitures télécommandées. Et s’il ne mesure pas ce que représentent les deux mois qui le séparent de Noël, il a bien compris qu’il était temps de faire sa liste. Mais passe pour le petit.

Non, le vrai cauchemar, celui qui vous donne des sueurs froides, qui transforme votre relevé bancaire en banquise polaire, c’est la pression des deux grands. Votre fille d’abord. Son fameux portable de 2012 ne passera jamais l’hiver !

Vous la soupçonnez même d’avoir fait mine d’être cool pour mieux préparer sa campagne de harcèlement. Et votre ennemi personnel N°1 est désormais… Tim Cook. Car vous savez que vous ne ferez pas le poids face à la machine de guerre d’Apple.

Comment votre fille pourrait-elle supporter de ne pas avoir l’iPhone 6 alors que la planète entière conspire pour lui rappeler que c’est “ZE” téléphone, que son prix exorbitant ne fait que contribuer à son intérêt et que, alleeezzz, je t’en priiiieeee, celui-là, il me le faut vraaaaimennt… En plus, je fais un bon trimestre au lycée… ?

Quant à son frère, le travail de sape va sans doute porter sur une tablette. Vous l’entendez déjà vous rappeler que c’est totalement injuste parce que sa sœur a déjà un iPad depuis longtemps et que lui, « il a jamais rien » (vous n’essaierez même pas de lui rappeler le nombre de consoles de jeux abandonnées dans le placard…).

Bref, le piège de l’obsolescence programmée se referme sur vous et vous enragez d’autant plus, qu’au fond, vous aussi, il vous fait baver cet iPhone 6.

Et soudain, votre rage tourne à la haine. Vous apprenez que plusieurs gros cerveaux de la Silicon Valley, les empereurs des geeks, ont interdit à leurs propres enfants de jouer avec une tablette, a fortiori de twitter à table. Vous leur auriez bien envoyé les vôtres pour les prochaines vacances !