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Armel Le Cléac’h, l’homme qui vole

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Le 8 février dernier, le bel Armel nous a fait l’honneur de rallier la Guadeloupe à bord de sa gigantesque libellule bleue – un entrainement grandeur nature à huit mois de la Route du Rhum. Nous n’allions pas rater ça. Avec ce fin limier de la voile surnommé le chacal, nous avons échangé à bâtons rompus. Planant.

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Ce fut un superbe baptême du feu. Jusqu’ici, le géant des mers Maxi Banque Populaire IX, mis à l’eau en octobre à Lorient, ne s’était défoulé que dans les eaux bretonnes. A huit mois du départ de la mythique Route du Rhum – qu’il courra dans la catégorie Ultime – il était temps d’allonger la foulée et de donner toute sa mesure à ce prototype. Histoire de tester la bête en haute mer, son skipper finistérien Armel Le Cleac’h, vainqueur du dernier Vendée Globe, a mis le cap sur la Guadeloupe pour une double traversée express de l’Atlantique. Avec l’aide d’un équipage expérimenté (Franck Cammas, Charlie Dalin, Billy Besson, Pierre-Emmanuel Hérissé et Florent Vilboux), il a mené ce maxi-trimaran à 100% de son potentiel. Résultat : six jours pour traverser l’Atlantique depuis Lorient, un premier galop d’essai plus que flatteur.

Lorsque nous rencontrons Armel, son sourire ravageur en dit long sur le plaisir qu’il a à piloter Banque Populaire IX. Et pour cause : sa libellule bleue fait plus que naviguer, elle vole. Dès 27 nœuds, le bateau décolle, posé sur ses foils, ces appendices en forme de T fixés sous dérive et flotteurs. Libéré des frottements de l’eau, le trimaran devient avion de chasse. Et se fait régulièrement flasher à plus 45 nœuds. Imaginez, près de 100 km/h en pleine mer… Avec à la barre un skipper dopé à l’adrénaline.

A l’heure où ces lignes sont écrites, Maxi Banque Populaire IX n’a qu’un seul rival dans la classe Ultime de la Route du Rhum : Gitana 17, le maxi trimaran Maxi Edmond de Rothschild. Vous l’aurez compris, un nouveau chapitre de l’histoire de la course au large est très probablement en train de s’écrire.

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Depuis février 2015, vous suivez la construction du Maxi Banque Populaire IX. Quelles innovations depuis son prédécesseur, le Maxi Banque Pop VII, vainqueur de la Route du Rhum en 2014 ?

Armel Le Cléac’h : Maxi Banque Populaire IX est un trimaran de 32 m de long et 23 m de large, avec un mât de 38 m de haut. Ses vitesses sont élevées, il navigue souvent à 40 nœuds. La spécificité de ce bateau ? Il vole ! Par rapport au précédent trimaran, nous avons cherché à élaborer, avec architectes et designers, un bateau plus léger et plus adapté au solitaire. Je suis intervenu sur l’ergonomie du cockpit, de la cellule de vie et du poste de barre afin de les adapter à ma façon de naviguer, à mon gabarit, à mon expérience. J’ai pris part aussi aux réflexions sur les performances du bateau – forme de carène et profils d’appendices.

C’est votre première navigation au large avec Maxi Banque Populaire IX. Quelles conditions avez-vous rencontrées? Attendez-vous le même type de météo pour la Route du Rhum ?

Après avoir beaucoup navigué en Bretagne Sud, nous voulions apprivoiser le large et les conditions de mer et de vent que nous rencontrerons sur les courses à venir, notamment la Route du Rhum. Traverser l’Atlantique était le meilleur entrainement en termes de timing et de retour d’expérience : c’est quasiment 90% du parcours de la Route du Rhum, avec des conditions similaires dans les alizés. Nous avons testé le bateau sur des longues périodes de navigation, ce qui était impossible sur les nav’ à la journée depuis Lorient. Nous avons essayé des réglages, des voiles, de nuit, de jour et dans des conditions de mer bien différentes de se qu’on rencontre près des côtes.

Nous sommes satisfaits de cette traversée. Nous avons eu des journées à plus de 32 nœuds de moyenne. Nous avons bricolé aussi, après avoir tapé une palette qui a endommagé le safran tribord. En prévision, nous allons prévoir plus de « fusibles » si un choc similaire m’arrive sur la Route du Rhum.

Justement, manœuvrer est-il un défi sur ce géant des mers ?

C’est long en solitaire ! Dix minutes pour remonter un foil, vingt pour prendre un ris, vingt-cinq pour virer de bord ou empanner.Le pire, c’est le changement de voile d’avant : presque une heure d’efforts. La taille du bateau implique des contraintes supplémentaires par rapport à un monocoque IMOCA par exemple. Sur un IMOCA, un changement de voile d’avant c’est 20 minutes de travail, une prise de ris c’est 5 minutes. Mais on a d’autres handicaps : on est tout le temps gité, sous l’eau, on déplace 800 kg d’un bord à l’autre chaque fois qu’on change de bord… C’est une histoire de dosage, sur un maxi-trimaran les manœuvres sont plus longues mais on passe moins de temps en mer. C’est quand même sympa de parcourir 700 milles (1100 km) par jour !

Contrairement aux autres catégories qui courront la Route du Rhum, les Ultime ont droit à un routage météo (aide à la navigation réalisée par un tiers). Pourquoi ?

Ces bateaux sont très rapides et ils peuvent plus facilement se retourner que les monocoques car ils n’ont pas de lest sous la coque. Un multicoque, c’est comme un petit catamaran de plage : il suffit que le bateau se lève et dépasse un angle de non-retour, et on chavire. En solitaire, dans les zones de trafic ou de météo compliquée, c’est important d’avoir une aide extérieure pour parer les dangers potentiels comme des grains forts ou un changement de vent brutal. L’assistance météo permet d’être plus serein, notamment de nuit, quand on est seul et fatigué.

En 2014, une blessure à la main vous a empêché au dernier moment de courir sur la Route du Rhum. Avez-vous une revanche à prendre?

Bien sûr ! Cet accident domestique a eu de lourdes conséquences. Mais quatre ans après, j’ai la chance d’être ici avec un super bateau, avec l’ambition de faire aussi bien que Loïc Peyron, mon remplaçant en 2014 (vainqueur en catégorie Ultime, NDLR). Un mauvais coup pris sur la tête, ça endurcit et ça motive !

Cette année sera celle de votre troisième Route du Rhum. Votre première participation remonte à 2006. En 12 ans, comment avez-vous vu évoluer cette course ? 

Dans l’esprit, elle est restée la même. Mais le monde de la voile, lui, a évolué. Les bateaux vont de plus en plus vite. On risque, si la météo est bonne, de battre le record de la traversée de l’Atlantique et peut-être de passer en-dessous des sept jours, ce qui est assez dingue en solitaire. Mon objectif c’est d’arriver le premier ici. S’il y a record, ce sera la cerise sur le gâteau !

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Caractéristiques techniques

Type : Maxi-Trimaran

Classe : Ultime

Longueur : 32 m

Maître-bau : 23 m

Tirant d’air : 38 m

Déplacement : 14 t

Appendice : 3 safrans en T

2 foils en L – 1 dérive de coque centrale avec plan porteur

Voilure : 610 m2 au près

890 m2 au portant

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