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Réveiller la belle au bois dormant 

Tout le monde connaît la fin de ce conte de Grimm : le prince arrive sur son cheval devant le château abandonné, il met pied à terre, traverse les grandes pièces silencieuses avec les serviteurs assoupis et découvre la princesse endormie sur son lit, victime d’un sortilège. C’est alors qu’il se penche doucement sur elle et la réveille d’un baiser…

Scandale ! Récemment, une mère de famille britannique s’est insurgée contre cette fin indigne : un jeune homme embrasse une jeune femme sans son consentement explicite. Elle a demandé à ce qu’on ne lise plus à l’école l’histoire de “Sleeping Beauty” car elle pouvait influencer la sexualité future de son fils.

Selon certains groupes féministes il faudrait aussi « moderniser les contes », pour effacer tout signe de soumission de la femme dans les sociétés patriarcales d’autrefois. Il faudrait donc interdire le Chaperon Rouge sûrement guère consentante pour se faire dévorer par le loup ? Ainsi que Blanche Neige exploitée comme femme de ménage par les sept nains ? Cendrillon, invisible avec son seau et son tablier, qui ne peut séduire qu’avec une robe fastueuse ?
Mais il n’y a pas que les féministes qui pourraient vouloir « moderniser » les contes. Ces contes relèvent d’une culture populaire cruelle où les parents se débarrassent de leur progéniture, où l’on se régale facilement de la chair fraiche des jeunes enfants, où le père veut épouser sa fille, où le mari peut tuer sa femme sans se faire punir…

Ils sont conçus justement pour effrayer, sans conséquences, ils ne font qu’esquisser le danger pour faire trembler petits et grands, car ils ont tous leur antidote prêt à agir, la bonne fée qui annule le sortilège, la marraine qui vole au secours, le chasseur qui tue le loup, les frères ou le prince qui sauvent la situation…

Pensée magique de l’enfance où, sans effort, les méchants sont punis, les tapis s’envolent, les rêves deviennent réalité…Bruno Bettelheim a expliqué dans son célèbre essai « Psychanalyse des contes de fées » que les contes aident justement les enfants à développer leur imagination et à dépasser leurs conflits intérieurs ou leurs angoisses.

Que dirait Bettelheim de cette « expurgation» des contes par des adultes, cherchant à limiter l’imaginaire des enfants, au nom d’une bienséance de façade ? Plus de méchants, plus de loups, plus d’obstacle, plus de ruse à déployer donc plus d’issue heureuse ? Resterait un univers doucereux, unisexe, sans danger, insipide…

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