A lire et à écouter – octobre 2018

EWAG

A lire : La où les chiens aboient par la queue

Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Le premier roman d’Estelle est salué par la critique et les lecteurs.

« Là où les chiens aboient par la queue » figure parmi les meilleurs titres de cette rentrée littéraire.

Par Nelly Bouveret

Le titre, déjà, nous met dans l’ambiance. C’est l’histoire de l’enfant d’un père Guadeloupéen et d’une mère métropolitaine. Une enfant qui a grandi dans les barre d’immeubles de Créteil et qui part à la recherche de ses origines insulaires. Plus qu’un roman, c’est un envoutement ! C’est la Guadeloupe en somme, secrète et fascinante. Une écriture talentueuse qui sait faire parler comme personne l’âme guadeloupéenne, ses silences, ses facéties, sa relation presque charnelle avec une langue qui exulte, son passé torturé. Eclatante Guadeloupe que le père de la narratrice évoque par bribes. Pour faire le lien entre ces morceaux de vie, ces morceaux d’histoires, la narratrice va interroger sa tante dont le « nom de brousse » est Antoine. Antoine raconte la famille Ezechiel, depuis les années d’après guerre, la vie à Morne-Galand. Antoine c’est la flamboyance, le chant sacré de la langue créole, un tempérament de feu, la volonté farouche d’en découdre avec le présent pour conquérir de haute lutte sa liberté. Antoine raconte la vie de l’ile, les soumissions, les révoltes, ses espoirs déçus, renaissants, à jamais renaissants. Elle raconte aussi l’arrachement et la douleur des Antillais quand ils quittent leur île. Antoine incarne la langue métissée, magnifiquement ponctuée d’expressions créoles, capables d’embardées tonitruantes, comme les eaux bouleversées des chutes du Carbet. Invitée, le 13 septembre dernier à France Inter dans l’émission « L’Heure bleue » de Laure Adler, Estelle-Sarah Bulle confiait ceci : « C’est une histoire imbibée de l’espace créole qui s’est construit autour du partage des secrets, des non-dits, des silences et des pouvoirs spéciaux. Le créole c’est ma langue fantôme puisque mon père ne me l’a pas transmise. Mais j’ai été émerveillée d’entendre et de voir les gens la parler. Ils ouvraient des espaces imaginaires incroyables. Et quand j’entendais mon père parler cette langue avec le bonheur que je lui voyais, je ne le reconnaissais pas, mais j’étais heureuse de son bonheur. » L’auteure s’est approchée au plus près de l’esprit de l’île, c’est aussi pour cela que son livre est si bon à lire. Elle y décrit les personnages avec une vitalité et une truculence jubilatoire comme cette confidence d’Antoine : « Hilaire traitait ses enfants comme il traitait ses animaux : un verre de tendresse, un seau d’autorité, un baril de « débrouyé zôt ». Dans ce désert du bout du bourg, il n’y avait que nous et les bœufs. A une demi-heure à pied, sur le chemin principal qu’on ne pouvait pas appeler route, même avec les critères de l’époque, Morne-Galand somnolait, ramassé sur lui-même. Encore aujourd’hui, les Guadeloupéens disent de Morne-Galand : « Cé la chyen ka jappé pa ké ». Je te traduis puisque ton père ne t’a jamais parlé créole : C’est là où les chiens aboient par la queue ». 

Là où les chiens aboient par la queue. Estelle-Sarah Bulle. Ed Liana Levi. 283 pages

A écouter sans relâche: « MO JODI » de Delgrès

C’est class et émouvant. Une révélation qu’on n’a pas fini de faire tourner en boucle. « Mo Jodi » (mourir aujourd’hui), Le nouvel album de Delgres est généreux, puissant et engagé. Une démarche musicale qui accorde un blues vivace à la créolité. Mené par Pascal Danaé (guitare/chant) le trio Delgres déjà repéré avec « Rivière Noire » (Meilleur album de Musiques du monde aux Victoires de la Musique 2015) relie la Louisiane aux Antilles dans une formidable fusion caribéenne. Les douze titres de « Mo Jodi » sont l’occasion pour le groupe d’évoquer à la fois la mémoire des Antilles et celle de Louis Delgres. On l’aura reconnu, le nom du groupe fait référence à l’abolitionniste Delgrès, qui préféra le suicide à la capture. À l’occasion d’un voyage en Guadeloupe, Pascal Danaë a retrouvé son histoire familiale et la lettre d’affranchissement de son aïeule, Louise Danaé, datant de 1841. « C’est la première fois que je peux me libérer aussi franchement de toutes ces émotions, confie le chanteur. » Autre signe de ralliement des Antilles au blues de la Louisiane. Le groupe utilise un instrument cher aux Antillais : un soubassophone, L’énorme tuba à la fois le « pin-pon » des carnavals aux Antilles et l’instrument qui cadence le pas dans les marching bands de la Nouvelle-Orléans.