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Moïse Udino: “La voiture est le prolongement de l’habitat”
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Moïse Udino: “La voiture est le prolongement de l’habitat” 

Quelle est la place de l’automobile dans nos sociétés antillo-guyanaises ? Quel est le rapport des femmes et des hommes à la voiture ? Eclairage avec Moïse Udino, sociologue clinicien. 

Propos recueillis par Willy Gassion

Qu’est-ce que posséder une voiture dit de nous ? 

Moïse Udino : Jadis, l’automobile nous permettait de nous déplacer rapidement. De nos jours elle reflète pour nombre de personnes, leur personnalité, leur catégorie socioprofessionnelle, voire même le rang social. Sa couleur, sa marque, son type (voiture de sport, 4X4, crossover…) sont autant de facteurs qui rendent la voiture un peu plus unique. Fabriquée pourtant en grande série, elle est un bien, un objet utile, personnel et personnalisable. Cependant, c’est un capital mort ! Dès sa sortie du concessionnaire, la voiture neuve perd de sa valeur. Aux Antilles, elle est devenue indispensable parce que les transports en commun font défaut. De ce fait, les premières dépenses des jeunes travailleurs concernent leur véhicule pour lequel ils font un crédit sur plusieurs années. 

La voiture est-elle le prolongement de nous-mêmes ? 

Que ce soit des hommes ou des femmes, la voiture est le prolongement de leur habitat. Certains s’en servent pour séduire, d’autres les cumulent pour montrer qu’ils ont de l’argent. D’ailleurs ne dit-on pas en Martinique : si ou pani loto, ou pa pèsonn ! Les gens n’hésitent pas à se mettre en difficulté financière pour une voiture. Cette situation fait le bonheur des concessionnaires, des vendeurs de pièces détachées, des gérants de stations-services, des assureurs, des banques qui facilitent d’avantage le crédit auto plutôt que le crédit immobilier. 

Peut-on faire un lien entre la voiture et notre genre ? Autrement dit la voiture est-elle, selon vous, un marqueur de notre masculinité ou féminité ? 

On voit des personnes avec un petit gabarit dans de grosses et grandes voitures. Le contraire est aussi vrai. Toutes vitres montées et teintées, climatiseur à fond les manettes, le son au maximum, plus personne n’existe et, si vous avez le malheur de faire du stop, personne ou presque ne vous regarde. Il arrive même que l’on vous regarde de façon méprisante. Oui, pour beaucoup la voiture représente la réussite sociale – la force, le sanctuaire- qui permet d’écraser les chiens, les chats, les crapauds, les manicous… 

Parler de voiture c’est aussi parler de notre comportement au volant. La route est-elle devenue l’endroit où s’expriment notre incivilité, nos frustrations… ? 

Quant à la conduite, n’en parlons pas ! On voit bien qu’il y a des conducteurs irrespectueux. Des jeunes complètement « débiellés » qui roulent à fond la caisse sur des routes ou la vitesse est bassement limitée. Des vieux qui ne sont pas mieux. Ça injurie, fait des bras d’honneur, ne respecte pas le code la route. On dirait même que les feux rouges n’existent pas pour eux. Il y en a qui sont prêts à foncer sur n’importe qui qui les empêcherait d’avancer. Toutefois c’est une forme d’indépendance, de liberté…mais également une arme.

Bibliographie de Moïse Udino : Corps Noirs, Têtes Républicaines – Le paradoxe antillais – 2011 – Ed. Présence Africaine 

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