Abd Al Malik « Que vivre la France »

Librement adapté du livre L'affaire de l'esclave furcy, de Mohammed Aïssaoui, le film d'Abd Al Malik vibre de modernité. Nous l'avons rencontré en décembre, à l'occasion de la tournéee de promotion du film. Entretien. 

Abd Al Malik, artiste, auteur, réalisateur © Jean-Albert Coopmann
Abd Al Malik, artiste, auteur, réalisateur © Jean-Albert Coopmann

Abd Al Malik « Que vivre la France »

Librement adapté du livre L'affaire de l'esclave furcy, de Mohammed Aïssaoui, le film d'Abd Al Malik vibre de modernité. Nous l'avons rencontré en décembre, à l'occasion de la tournéee de promotion du film. Entretien. 

Floriane Jean-Gilles 

Le film sort aux Antilles un mois avant sa sortie nationale, pour quelles raisons ?

L’histoire de l’esclavage, qui fait partie de l’histoire de France, est un trauma qui a des répercussions puissantes encore aujourd’hui. Réfléchir en termes de film de cinéma, c’était aussi réfléchir en termes de guérison, et c’était important d’en parler en premier lieu à la Réunion et aux Antilles.

Furcy est votre second film en tant que réalisateur. Pourquoi avoir choisi de porter à l’écran cette histoire d’un esclave qui découvre qu’il est libre du point de vue du droit français ?

Ce travail est le fruit d’une réflexion sur le rôle de la fiction dans nos sociétés et dans la culture populaire. De mon point de vue, porter ce film au cinéma est essentiel parce que le cinéma est un lieu démocratique par excellence. Il rassemble des personnes d’horizons différents autour d’une œuvre sur laquelle ils peuvent débattre. C’était le médium idéal pour parler d’un film qui traite de l’esclavage, de ses abolitions et de la culture comme moyen de transcender sa condition, et par là de parler de justice et de liberté.

Avez-vous travaillé à partir des documents d’archive de l’affaire Furcy ?

Nous avons principalement travaillé sur le livre de Mohammed Aïssaoui, riche et documenté. Mais le film, bien qu’inspiré d’une histoire vraie, est une fiction, ce n’est pas un documentaire. Le plus important à mes yeux était de respecter l’esprit de justice, de liberté et de connaissances. Car si Furcy n’avait pas appris à lire et à écrire en cachette, rien de tout cela n’aurait été possible.

furcylivre
L’Affaire de l’esclave Furcy, de Mohammed Aïssaoui, Gallimard, 240 pages.

Le slam, en scène d’ouverture, ancre le film dans une modernité tout en convoquant l’imaginaire du griot, du conteur, du poète voyant, pourquoi ce choix ?

Parce qu’Aimé Césaire, parce qu’Édouard Glissant, parce que le maloya, les griots, les saltimbanques, parce que les troubadours… Parce que toutes ces cultures orales, dans leurs rythmes, sont intemporelles. Cette scène permet de créer des passerelles entre le passé, le présent et le futur. C’est fondamental, c’est vibratoire.

Justement, en 2019, vous livriez déjà un récit poétique avec Le jeune noir à l’épée (livre et album). Aujourd’hui avec Furcy, vous réitérez avec un film et un album (AMF, Furcy Héritage). Êtes-vous un adepte de l’art total ?

Oui ! Pour voir le monde dans sa complexité, il faut aller en profondeur des choses, donc l’explorer de mille façons. C’est l’antidote contre toutes les formes d’extrémisme. L’art total permet ça, car il fait cohabiter l’immédiateté des émotions et le temps long de l’intellectualité. Pour comprendre les choses, il faut en passer par la culture, la lecture, le dialogue, le débat contradictoire. Le rap, au départ, est une musique de résistance. Et, à l’heure où le rap est devenu la nouvelle variété, je trouvais intéressant de confronter la vision de rapeurs de différentes générations. Je voulais savoir ce qu’ils diraient du film, ce qu’ils pensent de la France, ce que signifie être Français pour eux et en parler dans la lignée de l’histoire de Furcy. Tout cela pour dire qu’être Français, qu’être européen, ce n’est pas une couleur de peau, ce n’est pas un sexe ni une religion, c’est le fait d’adhérer à des valeurs. À nous de faire en sorte qu’elles ne soient pas des lettres mortes sur les devantures des lieux publics, et de les incarner. J’ai voulu que ces rapeurs incarnent ça. Et ils disent « Vive la France, et que vive la France ! »

Lors de votre passage dans la Grande Librairie, en mars 2019, vous dites à François Busnel que « la couleur est un jeu de lumière : le noir et le blanc, qui disparaît face à l’universel », on retrouve ce même jeu de lumière dans le film, est-ce que Furcy est une variation du jeune noir à l’épée ?

Complètement ! Quand j’ai lu le livre de Mohammed Aïssaoui, je me suis dit « Furcy, c’est moi ! » Moi qui ai grandi dans un quartier populaire. L’éducation m’a aussi permis de transcender ma condition. C’est cette histoire que je raconte quand je réalise mon premier film, Qu’Allah bénisse la France, c’est cette histoire quand je raconte avec le beau livre Le jeune noir à l’épée, c’est toujours cette histoire que je raconte avec des approches et des médiums différents. Parler d’universel, c’est finalement dire que l’universel est constitué de toutes les singularités, mais on ne les explore jamais que pour elles-mêmes. On les explore dans un tout.

Quelles sont les œuvres qui ont nourri votre réflexion artistique sur l’esclavage ?

Honnêtement, la première des choses qui nourrit ma réflexion sur l’esclavage, c’est moi-même ! Qu’est-ce qu’être un homme noir au XXIe siècle ? Et si je devais me définir, je prendrais l’image de l’arbre. Mes branches, mes fruits, mes feuilles sont 100 % françaises et 100 % européennes ; mes racines, elles, sont 100 % africaines et congolaises. Et on sait bien que si on enlève les racines d’un arbre, l’arbre meurt. Donc il faut prendre soin de tout ça et il ne faudrait pas qu’on nous demande de faire pousser nos fruits sur nos racines. Dire que je suis noir n’a pas pour but de rentrer dans une démarche racialiste ou ethnicisante, c’est dire qu’être noir au XXIe siècle n’est pas anodin. C’est faire partie de ceux qui sont invisibilisés, qu’on ramène toujours à un aspect identitaire problématique. Et ce n’est pas un détail. Pour reprendre les propos de Bob Marley en citant Haïlé Sélassié : ça le deviendra quand la couleur de la peau aura autant d’importance que la couleur des yeux.

La relation amoureuse entre Furcy et la préceptrice a-t-elle vraiment existé ? Dans le film, elle a des airs de fantasme ou de rêve.

Je l’ai traitée un peu comme un rêve, c’est vrai, puisque ce personnage féminin ne vieillit pas. Pourtant, la réalité, c’est que cette histoire fait réellement partie de celle de Furcy.

2761_document-copie