Agnès Brézéphin, l’inceste et l’après : renaître
Agnès est une survivante de l’inceste, brisée trop tôt, dès l’enfance, par ceux qui auraient dû la protéger. Elle lutte depuis pour rester debout, pour habiter la vie autrement que dans l’ombre des violences subies.
Agnès Brézéphin. ©Lia Visyon
Agnès Brézéphin, l’inceste et l’après : renaître
Agnès est une survivante de l’inceste, brisée trop tôt, dès l’enfance, par ceux qui auraient dû la protéger. Elle lutte depuis pour rester debout, pour habiter la vie autrement que dans l’ombre des violences subies.
« Il ne reste que la nécessité de dire, de poser des mots sur ce qui n’a jamais eu de voix. »
Agnès a un tatouage sur l’annulaire gauche. Une série de traits horizontaux, dessinés en continu, parfois en pointillés, symboles des années et de l’innocence volées, de la douleur à jamais imprégnée.
Discrète, à fleur de peau, Agnès nous reçoit dans cet atelier-refuge dans lequel elle crée, cet antre où elle définit les règles et espère toujours se sentir en sécurité, une maison colorée et riche en souvenirs. Sa spécialité : transformer les vieux objets en véritables cabinets de curiosité, grâce à un travail minutieux de broderie, peinture et dessin. « Ces objets sont des repères. Ils m’aident à garder les pieds sur terre. Mon grand- père était artisan boutonnier et ma grand- mère couturière. Les morsures de l’aiguille ressemblent à l’inceste : elles s’insinuent dans chaque faille », confie Agnès.
L’ART : PORTE-VOIX DE L’INAUDIBLE
Agnès enseigne au Campus caraïbéen des arts à Fort-de-France depuis 30 ans. Le travail de cette artiste est centré sur ce « non-dit » qui a longtemps régi sa vie. Plasticienne polymorphe, elle utilise l’entomologie pour faire des insectes sa signature. « Insecte est l’anagramme du mot inceste », explique Agnès. « Je n’ai pas de haine », confie cette dernière. « Il ne reste que la nécessité de dire, de poser des mots sur ce qui n’a jamais eu de voix. »
DAKAR, LÀ OÙ L’ÉMOTION AFFLEURE
En 2024, elle se voit primée pour son œuvre intitulée Cabinet de curiosités – Chambre des merveilles : « Au fil(s) de soi(e) », co-écrite avec Paola Lavra, anthropologue. Aucun artiste caribéen n’avait jamais été récompensé jusque-là. Agnès fait alors coup double : réconcilier l’horreur et le beau, et créer un pont entre récit personnel et mémoire collective. « Cette expérience m’a bouleversée. À Gorée, mes obsessions ont disparu. J’y ai reçu un amour immense », confie Agnès. Profondément touchée, elle demeure habitée par cette expérience.
LE POIDS DE L’INCESTE : UNE DOUBLE PEINE
Encore tabou, l’inceste a cela de particulier : « Ce sujet suscite beaucoup de fantasmes. On renvoie l’image de quelqu’un qui a besoin d’être sauvé. C’est pourquoi c’est si dur d’en parler, de se construire. Artiste, je rapièce des objets pour tenter de rassembler les morceaux », explique Agnès. Elle a le déclic lorsqu’elle devient mère : « J’ai décidé de parler pour éviter que ça recommence. Mais quand on parle, on perd tout. J’avais 9 ans quand j’ai appris à être femme. J’ai l’impression d’en avoir 90 aujourd’hui. L’inceste, ça vous laisse pour toujours un goût âpre. On lutte en permanence sans que personne ne s’en rende compte. Mais je continuerai d’avancer pour vivre… et non survivre. »
Retrouvez cet article dans le hors-série Portraits Martinique de mars 2026