Aline Belfort, voix de Guyane, voies de Guyanaises

Depuis près de trente ans, Aline Belfort s’efforce de préserver la mémoire de la Guyane. Des récits de femmes pionnières aux traditions menacées d’oubli, l’historienne autodidacte a fait de la transmission culturelle le fil rouge de son engagement.

Aline Belfort. ©Noémie Dutertre
Aline Belfort. Aline Belfort. ©Noémie Dutertre

Aline Belfort, voix de Guyane, voies de Guyanaises

Depuis près de trente ans, Aline Belfort s’efforce de préserver la mémoire de la Guyane. Des récits de femmes pionnières aux traditions menacées d’oubli, l’historienne autodidacte a fait de la transmission culturelle le fil rouge de son engagement.

Adeline Louault

« Sans ces témoignages recueillis à temps, une part essentielle de l’histoire guyanaise aurait disparu. »

Aline Belfort

DÉTERMINATION

« On n’a rien sans peine. » Cette phrase résume toute une vie. La sienne d’abord : de l’enseignement spécialisé à la direction d’établissements médico-sociaux, elle a su s’imposer dans un secteur exigeant tout en menant une carrière d’historienne. Mais aussi celle des trente femmes pionnières dans des métiers à dominance masculine, immortalisées dans son ouvrage Portraits de femmes guyanaises. De Raymonde Horth, la première pharmacienne, à Véronique Bonneton, la première pilote d’avion professionnelle, en passant par Cécile Newton, la première docker, des années 1900 à nos jours, toutes ont un trait commun : la ténacité. Une qualité qu’Aline Belfort a elle-même mise à profit. « Alors que j’avais le titre de directrice, des collaborateurs cherchaient à me rabaisser en disant que j’étais juste “responsable”. Cela ne m’atteignait pas ; je n’ai toujours vu que mon objectif. »

TRANSMISSION

Passionnée par le patrimoine culturel guyanais, Aline Belfort s’est lancée dans la recherche par devoir. Celui de coucher par écrit ce qui relève de l’oralité avant que le temps n’efface les traces. Archives territoriales, journaux jaunis, récits des anciens… Chacun de ses ouvrages mobilise des années de travail documentaire, complétées par un master en langue et culture créole. Paru en 2000, son premier livre sur le bal paré-masqué est le fruit d’innombrables entretiens avec des nonagénaires dont la mémoire portait un siècle de tradition. « Sans ces témoignages recueillis à temps, une part essentielle de l’histoire guyanaise aurait disparu », confie-t-elle.

MÉTISSAGE

« La Guyane est un modèle d’intégration », affirme-t-elle. Son arbre généalogique en témoigne : arrière-petite-fille d’une engagée indienne née à bord d’un bateau en partance vers la Guyane au XIXe siècle, elle incarne ce métissage qu’elle documente. Son fil rouge : démontrer que le territoire n’est pas une juxtaposition de communautés cloisonnées, mais un lieu de convergences.

« Il y a depuis toujours des transversalités entre nos cultures, c’est ce qui fait la richesse de la Guyane.

 

Son mémoire sur l’interculturalité des contes a révélé des similitudes frappantes entre récits créoles, amérindiens et bushinengués. « Il y a depuis toujours des transversalités entre nos cultures, c’est ce qui fait la richesse de la Guyane. Jusqu’aux années 1960, observe-t-elle, chaque vague migratoire s’intégrait dans un creuset commun. Aujourd’hui, hélas, les revendications identitaires tendent davantage vers la séparation. »

ENGAGEMENT

« Il faut passer le flambeau », dit-elle en souriant. À 70 ans passés, elle a « levé le pied » sur l’écriture. Mais son engagement reste intact. La voici à la tête d’une association née pour restaurer une page oubliée : celle des 8 700 engagés indiens arrivés après l’abolition de l’esclavage. 4 000 ont fait souche, se métissant au point que leurs descendants ont perdu leur nom d’origine. Elle œuvre à renouer des liens entre leur identité et le pays de leurs ancêtres. Chercheuse infatigable, Aline Belfort incarne cette double fidélité : à ses racines multiples et à l’avenir d’un territoire qu’elle invite à se construire dans l’unité de sa diversité.

 

Retrouvez cet article dans le hors-série Portraits Guyane de mars 2026