Alolia Aboikoni, l’excellence médicale
Alolia Aboikoni dirige le service d’hépato-gastroentérologie du CHU de Guyane — site de Cayenne. D’une enfance modeste à Iracoubo aux plus hautes ambitions universitaires, portrait d’une médecin déterminée à hisser son territoire au rang des standards internationaux.
Alolia Aboikoni. ©Mathieu Delmer
Alolia Aboikoni, l’excellence médicale
Alolia Aboikoni dirige le service d’hépato-gastroentérologie du CHU de Guyane — site de Cayenne. D’une enfance modeste à Iracoubo aux plus hautes ambitions universitaires, portrait d’une médecin déterminée à hisser son territoire au rang des standards internationaux.
« Je me suis dit que la Guyane avait besoin de ses bons éléments. »
Enfant, Alolia voulait être infirmière. Une ambition raisonnable pour une jeune fille issue d’une famille où personne n’était allé à l’école. Mais au collège, son professeur de mathématiques la motive. « Pourquoi ne tenterais-tu pas médecine ? » Elle se lance. Première année en Guyane, deuxième et troisième en Guadeloupe, puis Strasbourg, Caen, Paris. Boursière, elle compte « chaque centime » et vit avec 20 euros par semaine. Une amie lui prête des vêtements chauds pour affronter l’hiver. Pour payer ses manuels, elle enchaîne les gardes de nuit comme aide-soignante. Son ancien professeur et sa famille, installés à Montpellier, la soutiennent et l’accueillent le week-end. Malgré le déracinement et les difficultés, Alolia s’accroche. Et réussit.
MÉDECIN EN GUYANE
Au concours de l’internat, la cardiologie — son premier choix — lui échappe à 24 heures près. « Je n’ai pas de regrets car la gastro cochait toutes les cases : variété des pathologies et des gestes techniques, possibilité de résoudre concrètement les problèmes. »
« Il faut connaître le contexte local caractérisé par une population multi-ethnique. »
Son retour en Guyane en 2021 est mûrement réfléchi. Car dès 2016, lors d’un stage, la jeune femme a pleinement mesuré le manque d’infrastructures, d’équipements et de personnel. « Je me suis dit que la Guyane avait besoin de ses bons éléments. » D’autant qu’en Amazonie française, la médecine se pratique différemment. « Il faut connaître le contexte local caractérisé par une population multi-ethnique, des pathologies tropicales, des parasitoses digestives qu’on ne voit plus en Hexagone. » La drépanocytose, très prévalente chez les afro-descendants, entraîne des complications hépatiques graves. S’ajoutent la leptospirose, la tuberculose, l’histoplasmose, le VIH. Et le body packing qui représente environ 500 hospitalisations par an pour ingestion d’ovules de drogue. Son service a d’ailleurs développé une expertise pour les retirer par endoscopie. La précarité change aussi la donne. « Beaucoup de patients n’ont pas de couverture sociale. Il faut savoir conjuguer avec tout ça. » Enfin, à 9 heures de vol de Paris, certaines évacuations sanitaires deviennent des courses contre la montre.
AMBITION(S)
Nommée cheffe de service en janvier 2025, Alolia Aboikoni a doublé les effectifs de gastro-entérologie en un an. Quand elle a commencé ses études, trois ou quatre Guyanais seulement réussissaient en médecine chaque année à la faculté des Antilles-Guyane. Aujourd’hui, avec le développement de la faculté locale, les promotions grossissent. « D’ici dix ans, nous espérons avoir de plus en plus de médecins spécialistes locaux », se réjouit-elle. Mère de deux enfants de 3 et 7 ans, elle jongle entre clinique, recherche et enseignement, sous le regard bienveillant de son mari qui assume une large part de la vie familiale. « Je dois être un peu folle, dit-elle en riant, mais je ne sais pas ralentir. »
« La recherche, c’est un moyen de faire reconnaître notre expertise. »
Après un master 2 en santé publique, elle prépare une thèse sur les maladies hépatiques liées à la drépanocytose. « La recherche, c’est un moyen de faire reconnaître notre expertise », plaide la spécialiste dont l’ambition est de faire de son service une référence universitaire, sur le plan des parasitoses digestives notamment. « Je voudrais aussi que chaque patient soit soigné en Guyane comme il le serait à Paris ou à Québec. » Elle vise le titre de maître de conférences, puis de professeure des universités – praticienne hospitalière (PU-PH) d’ici quelques années. « Je sais que c’est ambitieux, mais je suis comme ça. Je suis la preuve qu’on peut partir de rien et arriver loin. Il suffit d’y croire et de travailler. »
Retrouvez cet article dans le hors-série Portraits Guyane de mars 2026