Clarisse Ansoe-Tareau, passeuse de mondes

Interprète-médiatrice et chercheuse spécialisée dans la préservation du patrimoine culturel immatériel en Guyane, Clarisse Ansoe-Tareau traduit bien plus que des mots. Elle fait dialoguer des univers.

Clarisse Ansoe-Tareau. ©Christophe Fidole
Clarisse Ansoe-Tareau. Clarisse Ansoe-Tareau. ©Christophe Fidole

Clarisse Ansoe-Tareau, passeuse de mondes

Interprète-médiatrice et chercheuse spécialisée dans la préservation du patrimoine culturel immatériel en Guyane, Clarisse Ansoe-Tareau traduit bien plus que des mots. Elle fait dialoguer des univers.

Adeline Louault

« J’ai construit un rempart en béton pour survivre. »

Clarisse Ansoe-Tareau

FEMME SAVANTE

Polyglotte — français, espagnol, anglais, néerlandais et les quatre langues du fleuve —, Clarisse Ansoe-Tareau n’est pas traductrice mais passeuse. Car les mots cachent des univers entiers qu’il faut savoir décoder. Son grand-père, chef coutumier ndjuka à Santi Passi, un village de l’Ouest, lui a transmis les savoirs traditionnels et le rapport à la forêt. De cet héritage découle une compréhension rare de son territoire. Clarisse a grandi entre les deux rives du Maroni et puise sa légitimité dans la connaissance intime des cultures afro-descendantes et amérindiennes, tout en maîtrisant les codes académiques et institutionnels. Elle incarne une génération qui refuse de choisir entre modernité et tradition. Face aux professeurs qui interdisent certains mots jugés « coloniaux », elle rétorque. « Le fait de nous dire de ne pas les utiliser est colonial. »

FEMME DE LA FORÊT

Trente et un ans, trois jeunes enfants, deux métiers, une association, un master en cours et une thèse d’anthropologie en ligne de mire. Clarisse passe d’un rôle à l’autre avec une énergie confondante. « Le jour où j’arrête tout ça, je m’ennuie », confie-t-elle. Si elle réside désormais en ville, il lui est impossible de vivre loin de la nature. Les Bushinengué, son peuple, ont fui l’esclavage pour se réfugier dans la forêt amazonienne. Elle les a cachés, nourris, sauvés. Les arbres sont ses espaces de recueil : elle y pose la main pour parler à son grand-père. Les étoiles la relient à ses ancêtres.

FEMME NOIRE

Jugée « trop foncée » par les siens, elle a été harcelée car associée à la nuit, au malheur. Même sa famille la rejetait. En sixième, par rébellion, elle devient perturbatrice jusqu’à ce qu’un enseignant lui tende la main en lui disant : « Tu es capable. » Clarisse sera la première du village à décrocher une bourse au mérite, le bac avec mention, puis à suivre des études. « J’ai construit un rempart en béton pour survivre. » Aujourd’hui, elle ne laisse plus personne la définir.

« La Guyane ne porte pas le nom de terre d’accueil pour rien. »

 

FEMME PONT

Médiatrice pluridisciplinaire, Clarisse intervient pour faire entendre que les visions du corps, du patrimoine et de la famille diffèrent selon les ethnies mais peuvent coexister. Trait d’union entre médecins formés dans l’Hexagone et patients qui croient aux maladies envoyées par les esprits, entre organismes sociaux et familles matriarcales, entre chercheurs et communautés, elle fait dialoguer les cultures pour que chacun se comprenne.

FEMME DE MÉMOIRE

Avec l’association Mélisse, fondée avec son mari ethnobotaniste, elle enregistre actuellement les voix des anciens avant qu’elles ne s’éteignent. « D’ici 15 ans, je veux écrire notre histoire car personne ne le fera pour nous. Le jour où les jeunes prendront la plume, il n’y aura plus le risque de rompre la transmission. » Pour Clarisse, la Guyane est un puzzle où toutes les pièces viennent d’ailleurs mais s’imbriquent parfaitement. Les flux migratoires sont une richesse. Elle défend une vision mosaïque de l’identité guyanaise. « La Guyane ne porte pas le nom de terre d’accueil pour rien. Même les plantes non endémiques — manguiers, badamiers… — se sont intégrées. Chaque petite pierre qu’on apporte à l’édifice va construire la Guyane de demain. »

 

Retrouvez cet article dans le hors-série Portraits Guyane de mars 2026