De Fort-de-France à l’Université de New York : le combat pour la mémoire d’Audrey Célestine
Perdre la mémoire, la reconvoquer, en faire un devoir, en ériger les lieux pour construire une mémoire collective. Que signifie « se souvenir » ? Nous avons posé la question à Audrey Célestine, historienne et politiste, professeure à l’Université de New York et présidente du conseil scientifique de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME).
Audrey Célestine, historienne et politiste, professeure à l’Université de New York et présidente du conseil scientifique de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME)
De Fort-de-France à l’Université de New York : le combat pour la mémoire d’Audrey Célestine
Perdre la mémoire, la reconvoquer, en faire un devoir, en ériger les lieux pour construire une mémoire collective. Que signifie « se souvenir » ? Nous avons posé la question à Audrey Célestine, historienne et politiste, professeure à l’Université de New York et présidente du conseil scientifique de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME).
En ce mois des mémoires, que signifie, pour vous, « se souvenir » ?
La question n’est pas si simple. Les gens n’ont jamais cessé de se souvenir, ils le font d’ailleurs tout le temps. La peur du retour de l’esclavage, l’enjeu de la dignité, l’enjeu de s’en sortir, sont autant de questions qui ont traversé nos sociétés depuis l’abolition. Là où l’enjeu de se souvenir est plus complexe, c’est lorsqu’il touche au caractère officiel de la chose. Il s’agit là de se souvenir de façon collective et d’inscrire cela dans un calendrier national. Il s’agit de la construction même de la nation. C’est plutôt ça, je pense, l’enjeu d’actualité. Aujourd’hui, se souvenir, c’est prendre la mesure de cette histoire-là et de ses traces dans le présent de tous. Notre modernité, le monde dans lequel nous habitons, est le résultat de ces mécanismes puissants.
On parle aujourd’hui plus volontiers de « travail de mémoire » plutôt que de « devoir de mémoire », pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
Il y a, peut-être, dans la notion de devoir de mémoire, un aspect normatif, qui peut sonner un peu creux, presque de l’ordre de l’incantation. Alors qu’il y a dans l’expression « travail de mémoire », cette idée que les choses sont à recommencer en permanence, c’est-à-dire qu’il y a un travail de transmission, de mise à jour des connaissances, de commémorations qui n’est jamais abouti. Je pense que c’est un peu ça que le passage de « devoir » à « travail » peut impliquer.
Les lois mémorielles suscitent encore le débat, qui doit écrire l’histoire ? Et pourquoi ces lois sont importantes ?
Les lois mémorielles n’arrivent pas de nulle part, elles n’arrivent pas juste pour des raisons purement morales, elles agissent comme une réponse au négationnisme ou au révisionnisme. Et si les historiens travaillent à partir de sources, de méthodes, dans un rapport à la vérité, ils ne sont pas les seuls acteurs de l’écriture du passé. En réalité, ce passé est l’affaire de tous, et l’histoire elle-même n’est pas figée.
Après la loi Taubira, on a pu constater une recrudescence des recherches sur l’esclavage. L’historienne Dominique Rogers en a, d’ailleurs, dressé un état des lieux, dans le Livre Blanc de la recherche française sur les esclavages (LiBRE) qu’elle a coordonné au nom de la FME. Beaucoup pensent que la loi ne devrait pas avoir à faire avec l’histoire, et peut-être ; mais dire que ces lois empêchent les historiens de faire leur travail, c’est faux. C’est faux parce qu’il y a de plus en plus de recherches sur ces questions. La loi a permis d’apporter une légitimité à ces sujets.
Les lois mémorielles n’ont rien à voir avec la repentance ou la flagellation, elles prennent acte, elles disent : « Voilà ce dont on parle, des millions de vies ont été exterminées ». Et si pour cela il faut des moments de commémoration, il faut des discours, il faut des manifestations, eh bien soit ! Et en fait, là, on est au-delà de l’écriture de l’histoire.
Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez été confrontée à l’histoire de l’esclavage ?
Le premier souvenir qui me revient à l’esprit, c’est en 1988, j’avais 8 ans, et je jouais le rôle d’une esclave dans un grand spectacle, organisé en plein air, à Fort-de-France, intitulé Liberté inachevée, sous la houlette d’Ousmane Seck, professeur de théâtre. Le spectacle avait été organisé dans le cadre de la 140e commémoration de l’abolition de l’esclavage. Je fais partie de cette génération pour laquelle l’esclavage n’a jamais été une histoire tabou. Je garde aussi le souvenir de discussion de famille sur le colorisme, qui découle tout droit de ce passé. Mais j’ai pris la mesure de l’horreur que ça représentait de façon très progressive. Je pense que le film Rue Cases-Nègres, d’Euzhan Palcy, m’a permis de faire le pont entre le monde des années 1980 dans lequel je vivais et le monde de l’esclavage, par cette représentation de la première moitié du XXe siècle. J’ai aussi en tête, comme beaucoup de personnes, la série Roots (Racines). Par conséquent, la représentation que j’avais de l’esclavage, c’était le coton et les États-Unis. Puis, on a connu les telenovelas, que ma grand-mère adorait, comme Isaura. Mais là, c’étaient les images du Brésil. Pourtant on se reconnaissait dans ces fictions.
« La culture populaire a joué un rôle dans mon appréhension de l’histoire de l’esclavage. »
Si vous deviez recommander un livre, un film, un podcast essentiel pour renouer avec l’histoire de l’esclavage, lequel serait-il ?
Ce n’est pas facile de choisir, car c’est un patchwork. Mais si je dois en citer un seul, je dirai que Silencing the Past de Michel-Rolph Trouillot, récemment traduit en français, sous le titre Faire taire le passé, a beaucoup compté pour moi. C’est un livre important sur la réflexion entre le passé, le présent, la mémoire, sur ce que la révolution haïtienne a fait à l’histoire, sur la manière dont cette révolution a reconfiguré les catégories de liberté, parce que d’un coup, il est devenu possible que des esclaves se révoltent au nom de l’émancipation.
La sélection d’Audrey Célestine
Livre Blanc de la recherche française sur les esclavages (LiBRE), coordonné par Dominique Rogers (à lire sur Calaméo)
Rue Cases-Nègres de Euzhan Palcy (1983)
Faire taire le passé, éditions Lux, 280 pages, 2025