Des projets au service d’une culture de l’innovation 

Entre innovation technologique et responsabilité écologique, le Grand port maritime de la Martinique (GPMLM) trace les contours d'un modèle caribéen plus autonome, plus résilient, plus durable. Le point avec Bruno Mencé, président du directoire, Kelli Mamadou, cheffe du service développement durable et innovation, et Aymeric Barlet, chef de service patrimoine naturel et adaptation au changement climatique.

Dispositif photovoltaïque terrestre : ombrières Jean-Albert Coopmann
Dispositif photovoltaïque terrestre : ombrières Jean-Albert Coopmann

Des projets au service d’une culture de l’innovation 

Entre innovation technologique et responsabilité écologique, le Grand port maritime de la Martinique (GPMLM) trace les contours d'un modèle caribéen plus autonome, plus résilient, plus durable. Le point avec Bruno Mencé, président du directoire, Kelli Mamadou, cheffe du service développement durable et innovation, et Aymeric Barlet, chef de service patrimoine naturel et adaptation au changement climatique.

Sandrine Chopot

À la croisée des enjeux énergétiques, environnementaux et économiques, le Grand Port Maritime de la Martinique change de dimension. À la Pointe des Grives, une transformation profonde est engagée : production d’énergie renouvelable, stockage, SMARTGRID, préservation de la biodiversité, recherche scientifique… Le port ne se contente plus d’organiser les flux. Il devient un acteur stratégique des transitions du territoire, avec une ambition claire : construire un modèle portuaire caribéen plus autonome, plus résilient et durable. Après plusieurs années de travaux, les projets énergétiques entrent dans une phase opérationnelle, avec une inauguration attendue dans les prochains mois.

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Bruno Mencé, président du directoire du Grand port maritime de la Martinique Jean-Albert Coopmann

Le GPMLM a lancé plusieurs projets énergétiques innovants. Quels impacts auront-ils sur la consommation d’énergie et le mix énergétique de la Martinique ?

Bruno Mencé, directeur du GPMLM : Au service du territoire, le port inscrit dans son Projet Stratégique 2025-2029 un volume global d’investissements de 180 millions d’euros sur cinq ans. Parmi eux, 11 millions d’euros sont consacrés au projet SMARTGRID, qui repose sur un triptyque structurant : production, stockage et pilotage intelligent de l’énergie solaire. Ce dispositif permettra de réduire de 50 % la consommation d’énergie fossile du port, soit près de 500 000 euros d’économies annuelles. Nous développons également un projet expérimental de centrale photovoltaïque flottante, qui pourrait permettre d’atteindre l’autonomie énergétique complète de la Pointe des Grives d’ici cinq ans, pour un investissement estimé à 6 millions d’euros.

Parallèlement, le port engage l’électrification des quais de l’hydrobase et de la gare maritime afin d’alimenter les bateaux et navettes inter-îles à quai, représentant environ 4 millions d’euros d’investissement supplémentaires. Au-delà des montants engagés, ce qui caractérise notre modèle, c’est la maîtrise complète de la chaîne énergétique : l’électricité produite est stockée dans des batteries, puis réinjectée dans notre propre réseau. Cela nous permet d’optimiser la consommation en temps réel et de fournir aux occupants du port une énergie parfaitement adaptée à leurs besoins, au moment précis où ils en ont besoin. Ce modèle sur un site indépendant est une première en Martinique.

Le modèle a-t-il vocation à se décliner ?

Nous avons des objectifs ambitieux en matière de mix énergétique et d’autonomie. Notre volonté est que ces installations puissent servir de démonstrateur, non seulement pour d’autres ports, mais aussi pour les collectivités et les acteurs privés.

Hormis la performance énergétique, le port affirme également son rôle d’acteur engagé dans la préservation des écosystèmes avec une stratégie sur la biodiversité ?

Le port est une entreprise à mission. Compte tenu de l’étendue de son domaine maritime, il intègre la protection des espaces naturels dans l’ensemble de ses activités. Un service dédié travaille en lien étroit avec le monde de la recherche sur la protection des mangroves, la réimplantation des coraux et le suivi des écosystèmes marins. Le Lab’ô Coraux, développé en partenariat scientifique, s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Il s’ouvrira également aux scolaires afin de sensibiliser les jeunes générations aux enjeux de biodiversité et de conservation.

Ce qui, au-delà du transport et de la logistique des conteneurs, place le port comme un acteur majeur d’innovation…

Oui, ce projet est exemplaire pour notre territoire. Il démontre que le port peut être à la fois un acteur économique majeur, un moteur d’innovation et un véritable laboratoire de la transition énergétique pour la Caraïbe. Nous prouvons qu’un port peut réduire son empreinte carbone, faire émerger de nouveaux métiers et contribuer activement à un développement durable. Je suis confiant et les équipes sont particulièrement engagées dans cette transformation du grand port maritime de la Martinique.

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Kelli Mamadou, cheffe du service développement durable et innovation Jean-Albert Coopmann

Kelli Mamadou, cheffe du service développement durable et innovation

Le GPMLM vise à couvrir 50 % de la consommation énergétique de la Pointe des Grives, qui représente près des deux tiers des besoins du port. Comment cela se concrétise-t-il sur le terrain ?

Kelli Mamadou : Cet objectif se traduit par le développement d’installations d’énergies renouvelables, principalement le solaire photovoltaïque. Des ombrières de parking et des installations en toiture ont été déployées pour une puissance totale de 1,3 MWc*, associées à un système de stockage de 2,6 MWh* permettant d’autoconsommer l’ensemble de la production solaire. Concrètement, les installations sont pilotées par un système de gestion de l’énergie capable d’anticiper les consommations et la production, d’optimiser les cycles de charge des batteries et de limiter les achats d’électricité sur le réseau. Il s’agit d’une première étape vers une autonomie énergétique totale à l’horizon 2030. Un volet résilience complète le dispositif, avec un groupe électrogène de 1 650 kVA* et une cuve de 40 m3 capables d’assurer l’alimentation du terminal et d’un à deux portiques pendant quinze jours en cas de crise majeure.

Quel rôle joue le dispositif photovoltaïque terrestre et la zone énergie, et quels premiers enseignements en tirez-vous ?

Actuellement en phase de test, avec une mise en service prévue courant avril, le photovoltaïque injecte déjà sur le réseau du port. Les premières observations montrent une baisse d’environ 50 % des consommations d’énergie. Il permet ainsi d’accompagner les efforts du territoire en matière de décarbonation, tout en apportant une résilience et une autonomie énergétique et financière sur le long terme. Il contribue aussi à accompagner les occupants du port dans leurs propres objectifs de décarbonation.

En quoi le solaire flottant complète-t-il les dispositifs existants ?

Le solaire flottant constitue le deuxième pilier de la stratégie énergétique du port. Il vise une puissance de 2 MWc, avec un potentiel d’extension à 4 MWc, en cohérence avec les objectifs nationaux de programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). La solution retenue, développée par l’entreprise française SolarinBlue, a démontré sa robustesse notamment avec une résistance à une houle de 9,8 mètres, alors que la houle centennale à la Pointe des Grives ne dépasse pas 4 mètres, ce qui est rassurant. L’impact environnemental est limité car les structures sont simplement fixées par des ancres hélicoïdales, sans massif en béton. En parallèle, le port organise des campagnes de concertation avec les différents acteurs et usagers de la mer ainsi qu’auprès du grand public.

Comment les smartgrids optimisent-ils la consommation énergétique ?

Ils illustrent la volonté du Port de jouer un rôle actif dans la transition énergétique en développant des solutions innovantes et réplicables qui consomment majoritairement de l’énergie en journée, ce qui favorise naturellement l’autoconsommation solaire.

* MWc : mégawatt crête
** MWH : mégawattheure
*** kVA : kilovoltampère

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Aymeric Barlet, chef de service patrimoine naturel et adaptation au changement climatique, dans le Lab’ô Coraux Jean-Albert Coopmann

Aymeric Barlet, chef de service patrimoine naturel et adaptation au changement climatique

Comment le GPMLM peut-il devenir un influenceur de la transition socio-écologique ?

Aymeric Barlet : Le port a une responsabilité majeure, à la fois comme aménageur et comme gestionnaire d’un vaste domaine terrestre et maritime. Notre action s’inscrit dans la Stratégie nationale pour la biodiversité 2030 et le Plan national d’adaptation au changement climatique. L’une de ses priorités est la mise en œuvre d’un schéma directeur du patrimoine naturel : établir un état initial précis de l’environnement, puis définir un plan d’actions hiérarchisant les zones à protéger et celles pouvant être aménagées. Nous renforçons également nos partenariats scientifiques afin d’améliorer la connaissance de la biodiversité locale. La recherche est indispensable pour éclairer la décision publique.

Quelles actions menez-vous pour protéger les écosystèmes marins ?

A.B. : Nous travaillons depuis plusieurs années sur les cétacés afin de mieux comprendre l’impact du trafic maritime. En lien avec des bureaux d’études spécialisés et le Sanctuaire Agoa (OFB), nous étudions la mise en place de corridors de navigation, la réduction de la vitesse des navires et l’impact acoustique du trafic. Nous sommes encore dans une phase de consolidation scientifique.

Le concept de « port sentinelle » peut-il faire du GPMLM une référence caribéenne ?

A.B. : Une convention-cadre signée avec le laboratoire PHEEAC* de l’Université des Antilles et le CNRS structure nos collaborations via des conventions thématiques sur la recherche sur les coraux, l’adaptation au changement climatique et la gouvernance et l’ouverture du Port à son territoire. Nous prévoyons ainsi de travailler sur l’aléa des fortes chaleurs, de plus en plus fréquentes avec le changement climatique. Les zones portuaires, très minérales, sont exposées au phénomène d’îlot de chaleur urbain, qui amplifie le risque d’hyperthermie. L’objectif est d’étudier deux sites pilotes en partenariat avec Météo France pour définir des seuils d’alerte et des mesures coconstruites avec les usagers du port.

Enfin, la dimension « sentinelle » repose sur le suivi de la qualité de l’eau, de la biodiversité et sur la détection précoce des espèces exotiques envahissantes marines. Aux côtés de la Direction de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DEAL) de Martinique, nous portons le plan d’actions régional sur ce sujet. Le GPMLM peut être bien plus qu’une infrastructure logistique : un laboratoire à ciel ouvert de la transition écologique et un acteur scientifique de référence dans la Caraïbe.

*Pouvoirs, Histoire, Esclavage, Environnement, Atlantique, Caraïbe

LAB’Ô CORAUX : SCIENCE ET BIODIVERSITÉ AU SEIN DU PORT

Le Lab’ô Coraux est né du projet d’extension du terminal de la Pointe des Grives, qui impliquait des dérogations pour des espèces de coraux protégés. « Dans le cadre des mesures compensatoires, il est prévu de déplacer ces colonies et mettre en place un suivi scientifique sur 20 ans. Rappelons que la compensation intervient toujours après l’évitement et la réduction en respect de la séquence éviter, réduire, compenser », précise Aymeric Barlet.

Le Port a choisi d’aller plus loin que ses engagements financiers réglementaires pour créer une véritable infrastructure scientifique, aujourd’hui autofinancée. Développé avec le CNRS, le laboratoire dispose d’une unité aquacole permettant des expérimentations contrôlées. Il a aussi pour vocation de soutenir des initiatives de restauration corallienne grâce aux techniques de fragmentation et de bouturage. « Il peut accueillir d’autres projets de recherche ou servir d’appui à des maîtres d’ouvrage confrontés à des obligations réglementaires similaires. C’est une manière concrète pour le Port de jouer un rôle d’influenceur scientifique au service du territoire », ajoute Aymeric Barlet.