Est-ce un cas de harcèlement sexuel au travail ?
Au travail, nombreux sont ceux qui ont encore du mal à distinguer séduction, remarques sexistes et harcèlement sexuel. Pour d’autres, la frontière est clairement délimitée. Éclairages de Noélie Alvarade, psychologue du travail, intervenante en risques psychosociaux (RPS).
Noélie Alvarade, psychologue du travail, intervenante en risques psychosociaux (RPS) DR
Est-ce un cas de harcèlement sexuel au travail ?
Au travail, nombreux sont ceux qui ont encore du mal à distinguer séduction, remarques sexistes et harcèlement sexuel. Pour d’autres, la frontière est clairement délimitée. Éclairages de Noélie Alvarade, psychologue du travail, intervenante en risques psychosociaux (RPS).
Qu’est-ce que le harcèlement sexuel révèle des relations humaines dans le monde professionnel ?
Ce qui se passe au travail est le reflet des stéréotypes de notre société. Le harcèlement n’est, en réalité, que le miroir de relations trop genrées où les femmes sont dévalorisées et subissent des violences verbales et physiques. Des outils juridiques existent pourtant. Malheureusement, je constate encore trop souvent qu’ils sont peu, voire pas mis en place.
Pourquoi cette réticence à agir ? Qu’est-ce qui, dans l’organisation structurelle du monde du travail, favorise encore le doute plutôt que la reconnaissance du harcèlement sexuel ?
Pour une entreprise ou une institution, reconnaître le harcèlement signifie reconnaître qu’on a failli dans la protection de la salariée. Il est alors plus facile de douter que de se remettre en question. Le doute peut aussi être une stratégie défensive. Investir dans des moyens humains et financiers coûte plus cher que le confort du déni. Enfin, notre société banalise ce qui touche au mental. Dès que le corps n’est pas concerné, on estime que ce n’est pas grave.
Une telle banalisation, même quand il s’agit de paroles et d’actes inacceptables, est-elle punie par la loi ?
Vous savez, au cours de mes enquêtes, on m’a parlé de la « génération Francky Vincent » ! Il s’agit de ces seniors qui ont connu les remarques sexistes, les gestes déplacés. « Allez, détends-toi ! C’est de l’humour ! Tu es trop coincée ! » Ce sexisme ordinaire et ces attitudes inappropriées sont devenus la norme à laquelle on s’est, hélas, habitué. Aujourd’hui, ces seniors — solidaires entre eux — ont encore beaucoup de pouvoir. Mais la différence générationnelle amène un progrès. Les jeunes ne sont pas plus sensibles. Ils revendiquent simplement le consentement et connaissent davantage leurs droits. La loi du 5 septembre 2018, par exemple, oblige chaque organisation de travail à avoir un(e) référent(e) harcèlement sexuel et agissements sexistes au sein du Conseil social et économique (CSE).
Quels mécanismes psychologiques expliquent la peur, l’isolement et la difficulté des victimes de harcèlement à s’exprimer ?
Il faut placer le contexte : celui qui harcèle opère à l’abri des regards, sans témoin. Il s’agit souvent d’un collègue ancien, reconnu, serviable et respectueux. À l’inverse, la victime a souvent un profil vulnérable (nouvelle recrue, stagiaire, jeune, femme célibataire avec enfants). Elle est moins crédible, car moins affirmée, moins confiante et soumise à la précarité de l’emploi. Ce sera donc parole contre parole… À force de dévalorisation, la santé mentale de la victime est atteinte et elle perd en estime de soi. Elle se sent exclue du groupe et se résigne. C’est le « seule contre tous ».
Quels sont les effets du traumatisme à court, moyen et long terme chez les victimes ?
Si le harcèlement perdure, cela peut vite devenir une descente aux enfers. Le corps est mis à mal. Le stress généré entraîne des problèmes somatiques (cutanés, cardiaques, intestinaux, articulaires, perte de libido, de cheveux). On peut développer des troubles alimentaires, de sommeil. Certains peuvent recourir à des substances psychotropes (alcool, drogues). Il arrive qu’on développe un trouble du stress post-traumatique avec une hypervigilance, des pensées ruminantes. Bien entendu, tout cela crée des handicaps au quotidien et affecte la productivité au travail. On développe des troubles anxieux en s’enfermant dans l’angoisse. Le risque de dépression devient élevé. On voit ici toute l’importance du référent harcèlement sexuel et agissements sexistes dont le rôle est de faire vivre dans l’entreprise, tout au long de l’année, la prévention et sensibilisation à ce type de risques psychosociaux.
Comment agir ?
Côté manager (en cas de plainte pour harcèlement sexuel) :
– Écouter la victime avec l’assistance du service prévention et des ressources humaines.
– Prendre les mesures d’accompagnement médical et juridique nécessaires.
– Recueillir tous les éléments concernant les faits.
– Recevoir le/la mis(e) en cause.
– Demander une enquête administrative en fonction des premières conclusions.
Côté victime :
– Rencontrer les acteurs de prévention (médecin du travail, assistant de service social, service Qualité de vie et des conditions de travail – QVCT, Commission santé, sécurité et conditions de travail – CSSCT).
– Si besoin appeler le 3919, contact d’urgence et d’aide aux femmes victimes de violences (gratuit, anonyme, 24 h/24 et 7j/7).
« Former les managers »
Nous avons profité de la Journée internationale des droits de la femme pour faire passer un quiz aux salariés sur le harcèlement sexuel. Nous souhaitions profiter de cet événement international pour sensibiliser à ce fléau, mais aussi à la suite de signalements déclarés et anonymes de cas de harcèlements sexuels internes. Il nous faudra poursuivre avec d’autres actions : la formation des managers aux violences sexistes et sexuelles, une procédure renforcée des signalements et traitements des cas. Enfin, des espaces de dialogue (ateliers, tables rondes) pour changer les mentalités et éliminer certains comportements ancrés.
Ashley, chargée des ressources humaines.