« Je veux que Mélanie, la gymnaste, et Mélanie, la femme, ne fassent plus qu’une »

Lundi, 8 heures du matin à Tartane, Martinique : loin du tumulte des gymnases et de la clameur des arènes olympiques, c'est ici, bercée par la brise matinale de la côte atlantique, que la championne de gymnastique reprend son souffle. Alors que la chaleur est déjà douce sur la terrasse où elle nous accueille, Mélanie Do Jesus Dos Santos, 24 ans, quadrulte championne d'Europe nous apparaît ce matin sans magnésie ni justaucorps. C'est une jeune femme apaisée, qui nous ouvre sa porte. Entretien. 

MELANIE DE JESUS DOS SANTOS Jean-Albert Coopmann
MELANIE DE JESUS DOS SANTOS Jean-Albert Coopmann

« Je veux que Mélanie, la gymnaste, et Mélanie, la femme, ne fassent plus qu’une »

Lundi, 8 heures du matin à Tartane, Martinique : loin du tumulte des gymnases et de la clameur des arènes olympiques, c'est ici, bercée par la brise matinale de la côte atlantique, que la championne de gymnastique reprend son souffle. Alors que la chaleur est déjà douce sur la terrasse où elle nous accueille, Mélanie Do Jesus Dos Santos, 24 ans, quadrulte championne d'Europe nous apparaît ce matin sans magnésie ni justaucorps. C'est une jeune femme apaisée, qui nous ouvre sa porte. Entretien. 

Léo Vignocan

Mélanie, on te retrouve ici, chez toi, après le tumulte des Jeux et des années passées loin de la Martinique, que représente pour toi ce retour au pays ?

C’est une parenthèse nécessaire, une pause dans ma carrière. J’avais besoin de me retrouver, de retrouver ma famille et de me recharger avant de repartir. C’est clairement une étape de reconstruction. J’ai vécu des moments magnifiques dans ma carrière, mais la fin a été difficile : partir seule aux États-Unis, enchaîner avec les Jeux, vivre une contre-performance… Je suis rentrée pour repartir de plus belle, sur de bonnes bases.

Tu as quitté l’île très jeune. Quel lien entretiens-tu avec tes racines aujourd’hui ?

Rentrer en Martinique était une évidence. C’était le seul endroit où je pouvais me sentir bien. Je suis née ici, ma famille est ici. La terre martiniquaise m’appelait, littéralement. Je n’aurais pas pu effectuer ce travail profond sur moi-même ailleurs. C’est là que je sens que je suis profondément Martiniquaise, à travers nos valeurs, notre culture, notre histoire. C’est une connexion viscérale.

As-tu eu l’impression de devoir réapprendre à vivre ici après tant d’années d’absence ?

Non, ça s’est fait de façon assez naturelle. Par contre, je suis partie à 12 ans, donc je ne me rendais pas compte de certaines réalités. En rentrant à 24 ans, j’ai compris que, même si c’est une île paradisiaque, la vie y est chère et parfois difficile pour les gens. Je n’ai pas dû réapprendre à vivre ici, mais plutôt comprendre ces choses que je ne voyais pas enfant.

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MELANIE DE JESUS DOS SANTOS Jean-Albert Coopmann

Au-delà de la gymnaste, quelle enfant et quelle adolescente étais-tu ?

J’étais très « garçon manqué », un peu fofolle. J’ai fait tellement de bêtises à Tartane ! Je partais pieds nus dans les champs de canne, je nageais vers l’îlet en face sans prévenir personne… Cette envie de liberté et d’aventure ne m’a jamais quittée. Même en arrivant à Saint-Étienne, je n’avais pas conscience de faire du haut niveau : je faisais des acrobaties, je testais, j’osais, sans trop réfléchir.

Et aujourd’hui, comment te définirais-tu ?

Je suis toujours la même. J’aime les situations inconfortables parce qu’elles obligent à développer des astuces pour s’adapter. C’est ce qui m’a permis de partir aux États-Unis sans trop me poser de questions, et c’est aussi ce qui me pousse aujourd’hui à envisager l’avenir autrement. J’ai encore envie de voyager, partir seule et tout découvrir sur place.

On t’a très tôt collé l’étiquette d’enfant prodige de la gymnastique. Comment as-tu géré cette pression ?

Au début, je ne m’en rendais pas compte. Je faisais de la gym avant tout pour le plaisir et j’avais cette aisance pour le faire. C’est plus tard, vers 18 ans, quand j’ai commencé à gagner des titres importants, que j’ai réalisé que je faisais partie des meilleures. À partir de là, tout change : tu ne peux pas passer de première à dernière. C’est un statut difficile à porter, mais c’est aussi beaucoup d’adrénaline. Savoir que les gens t’attendent te pousse à performer. Ça aussi ça s’apprend. Je suis quelqu’un d’assez introverti. J’observe beaucoup et je me parle énormément. J’ai toujours eu ce dialogue intérieur. Avec la préparation mentale, j’ai appris la visualisation : je me vois faire mes mouvements en boucle, je me mets dans une bulle. La musique m’aide aussi beaucoup dans ces moments-là, surtout des sons apaisants comme le jazz ou la soul.

Tu as fait le choix audacieux de partir t’entraîner aux États-Unis. Comment as-tu vécu cette expérience ?

Après les Jeux de Tokyo, j’avais besoin de changement. Le système français m’avait beaucoup apporté, mais il ne me convenait plus. J’ai adoré l’expérience américaine. Là-bas, tu viens, tu travailles dur et une fois que tu as fini, tu fais ce que tu veux. Aux entraînements, il y a de la musique à fond, on rigole, mais on bosse intensément. Et puis, les Américains sont toujours dans le compliment, le positif. Pendant deux ans, j’ai eu l’impression de vivre dans un film. En France, je mangeais gym, je dormais gym, je ne sortais jamais du personnage. Aux États-Unis, je laissais le justaucorps à la salle après l’entraînement. Je partais visiter Houston, faire du shopping, faire mes ongles… j’avais du temps pour moi. Mes entraîneurs, Cécile et Laurent Landi, m’ont beaucoup aidée à comprendre qu’on pouvait déconnecter. Ça fait un bien fou au cerveau.

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MELANIE DE JESUS DOS SANTOS Jean-Albert Coopmann

Et puis il y a les Jeux de Paris. Tu as parlé de contre-performance. Au-delà de la déception sportive, qu’est-ce qui s’est joué pour toi ?

« Paris devait être le moment où je m’amuse, où je bouclais la boucle, car, pour moi, c’étaient mes derniers Jeux. Je voulais profiter de ce moment, me remercier d’avoir été courageuse, d’avoir fait tous ces sacrifices depuis mes 12 ans. Je voulais passer du bon temps avec mon équipe aussi. Mais le stress était ingérable, différent de tout ce que j’avais connu ».

J’étais épuisée mentalement. Et si le cerveau n’est pas là, le corps ne suit pas. Je n’ai pas réussi à m’adapter.

Après les Jeux, tu as coupé les ponts médiatiques. Pourquoi ce silence ?

J’ai pris la décision de ne rien dire pendant plusieurs mois. C’était une période trop négative, je savais que si je parlais, j’allais le regretter. Pendant plusieurs mois, j’ai coupé les réseaux sociaux, la télé… C’était une déconnexion totale. Ma mère, ma famille, mes amis étaient là. Parfois sans parler, juste par leur présence.

Récemment, ton interview sur RTL a suscité beaucoup de réactions. Comment as-tu vécu cette exposition ?

J’ai regretté de m’être livrée ainsi. Je participais aux Étoiles du Sport à ce moment-là. Je n’étais pas armée pour répondre à nouveau à des questions sur Paris, plus d’un an après. L’anxiété est remontée. Je me sentais très vulnérable, presque nue. C’était des questions que je me posais seule, sans avoir à formuler les réponses à voix haute… Je suis déçue de la manière dont je me suis exprimée car je déteste me plaindre, mais j’ai aussi reçu des messages d’athlètes qui m’ont dit que je mettais des mots sur quelque chose qu’ils n’avaient jamais osé prononcer.

Certains ont été surpris par la réalité crue de ton quotidien ?

Oui, les gens voient la performance à la télé, mais pas les 36 heures d’entraînement par semaine. Certains m’ont reproché de ne pas avoir fait d’études à côté. Mais la gym, c’est mon travail ! C’était mon plan depuis toute petite : devenir sportive de haut niveau. Et j’ai réussi ! C’est un choix de vie total. Même le samedi après-midi, tu es chez le kiné. Tu n’as que le dimanche pour être une personne normale.

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MELANIE DE JESUS DOS SANTOS Jean-Albert Coopmann

Quand je te dis « gymnastique » aujourd’hui, qu’est-ce qui te vient à l’esprit ?

La reprise ! Pendant un moment, c’était brouillon, je ne savais pas si j’arrêtais ou non. Maintenant, c’est clair : je reprends. La gym me manque, j’aime profondément ce sport. Je veux retrouver des sensations, d’abord au niveau national, et on verra pour la suite.

Cette pause t’a permis de goûter à une vie « normale ». Qu’est-ce qui t’a plu dans cette liberté ?

Manger ce que je veux ! Ne pas avoir à surveiller mon poids de forme, sortir faire la fête avec mes amis… Ça fait du bien de se sentir comme tout le monde. Mais paradoxalement, le cadre me manquait. J’ai été éduquée dans la rigueur du haut niveau. Mon corps a besoin d’adrénaline et ma tête a besoin de cette routine.

Au-delà des médailles, que peut-on te souhaiter pour la suite ?

Je veux être la meilleure version de moi-même. J’ai commis des erreurs, j’ai connu des défaites, j’ai vécu le buzz médiatique, mais tout cela m’a donné des armes. Je veux que Mélanie, la gymnaste, et Mélanie, la femme, ne fassent plus qu’une, authentique, capable d’être sérieuse à l’entraînement tout en sachant profiter de la vie. Je ne veux plus subir ma carrière, je veux en profiter pleinement. J’ai bien l’intention de trouver un autre métier qui me passionnera autant, car je ne ferai pas de gym jusqu’à 40 ans. Je me pose des questions que je ne me posais pas avant les Jeux, pour préparer la suite, mais je n’ai pas encore toutes les réponses.