J’écris ton nom 

Emmanuel Macron avait annocé sa création lors du 170e anniversaire de la signature du décret d'abolition de l'esclavage, le 27 avril 2018. Le mémorial national des victimes de l'esclavage, dont l'inauguration est prévue au premier trismestre 2027, connaît une nouvelle étape décisive : la liste des noms est officiellement close depuis le 5 janvier. 

Un monument aux vivants Mémorial national des victimes de l’esclavage, Paris. Michel Desvigne paysagiste, Philippe Prost, architecte / AAPP ©️ adagp 2025
Un monument aux vivants Mémorial national des victimes de l’esclavage, Paris. Michel Desvigne paysagiste, Philippe Prost, architecte / AAPP ©️ adagp 2025

J’écris ton nom 

Emmanuel Macron avait annocé sa création lors du 170e anniversaire de la signature du décret d'abolition de l'esclavage, le 27 avril 2018. Le mémorial national des victimes de l'esclavage, dont l'inauguration est prévue au premier trismestre 2027, connaît une nouvelle étape décisive : la liste des noms est officiellement close depuis le 5 janvier. 

Floriane Jean-Gilles  

215 000. 215 000 noms pour se souvenir qu’en 1848, un matronyme ou un patronyme a été attribué aux centaines de milliers d’esclaves nouvellement devenus citoyens libres. La grande nomination qui a eu lieu après l’abolition de l’esclavage est un moment crucial de notre histoire collective et fondatrice de nos identités individuelles. On estime qu’environ 85 500 personnes ont ainsi été nommées en Guadeloupe, 2 000 à Saint-Martin (même si ce chiffre est très incertain), 70 000 en Martinique, 12 800 en Guyane et 60 000 à La Réunion. Un phénomène massif, puisque en deux ans, 80 % de la population possède désormais un nom. Un nom consigné sur des registres, identifiés comme les registres des nouveaux libres en Guadeloupe et en Guyane, et les actes d’individualité en Martinique. Chaque commune possède les siens. Pour choisir les noms, « on écarte celui du propriétaire, explique Serge Romana, coprésident du comité de pilotage du Mémorial national des victimes de l’esclavage. Il est également interdit d’utiliser un patronyme existant ». Les noms sont donc laissés à l’imagination des officiers d’état civil. Des centaines sont attribuées chaque jour. « Nous avons constaté que les noms moqueurs ou injurieux n’étaient pas la norme. Beaucoup sont des anagrammes de prénoms ou formés à partir de prénoms. Ainsi Mathurin devient Thuram, Cyril devient Rilcy. On privilégie également les noms issus de la faune et de la flore, comme Lapin ou Madère, et des noms issus de l’antiquité, Virgil ou Gordien par exemple », poursuit Serge Romana.

215 000. 215 000 noms pour se souvenir qu’en 1848, un matronyme ou un patronyme a été attribué aux centaines de milliers d’esclaves nouvellement devenus citoyens libres. La grande nomination qui a eu lieu après l’abolition de l’esclavage est un moment crucial de notre histoire collective et fondatrice de nos identités individuelles. On estime qu’environ 85 500 personnes ont ainsi été nommées en Guadeloupe, 2 000 à Saint-Martin (même si ce chiffre est très incertain), 70 000 en Martinique, 12 800 en Guyane et 60 000 à La Réunion. Un phénomène massif, puisque en deux ans, 80 % de la population possède désormais un nom. Un nom consigné sur des registres, identifiés comme les registres des nouveaux libres en Guadeloupe et en Guyane, et les actes d’individualité en Martinique. Chaque commune possède les siens. Pour choisir les noms, « on écarte celui du propriétaire, explique Serge Romana, coprésident du comité de pilotage du Mémorial national des victimes de l’esclavage. Il est également interdit d’utiliser un patronyme existant ». Les noms sont donc laissés à l’imagination des officiers d’état civil. Des centaines sont attribuées chaque jour. « Nous avons constaté que les noms moqueurs ou injurieux n’étaient pas la norme. Beaucoup sont des anagrammes de prénoms ou formés à partir de prénoms. Ainsi Mathurin devient Thuram, Cyril devient Rilcy. On privilégie également les noms issus de la faune et de la flore, comme Lapin ou Madère, et des noms issus de l’antiquité, Virgil ou Gordien par exemple », poursuit Serge Romana.

 

Recherches croisées

Ces 215 000 noms sont l’aboutissement d’un travail titanesque, de plusieurs dizaines d’années parfois. Il aura fallu deux ans à l’association CM98 (Comité Marche du 23 mai 1998) pour venir à bout des archives nationales. Des centaines d’heures de travail effectuées par des bénévoles de l’association, au cours desquelles chaque page des registres enregistrés sur microfilm était photocopiée avant d’être ressaisie à la main. Ailleurs, d’autres effectuaient le même travail, l’AMARHISFA (association martiniquaise de recherche sur l’histoire des familles) en Martinique, l’APHG (association des professeurs d’histoire et de géographie) en Guyane et le collectif Des noms pour la mémoire à La Réunion. En Guyane, ce travail de recherche « a été moins difficile qu’aux Antilles, confie Jacqueline Zonzon, présidente de l’APHG, car il n’y a aucun registre manquant ! Ils sont tous conservés à la Maison des cultures et des mémoires de Guyane. D’ailleurs, le mémorial des libres, composé de 42 stèles gravées des noms des nouveaux libres, se dresse au cœur du jardin botanique de Guyane depuis 2017 ».

 

« Lorsque le projet du Mémorial a été connu, nous nous sommes rassemblés, se souvient Serge Romana. Nous avons constitué une base d’individus susceptibles d’être des nouveaux libres, à partir des actes de mariages et de décès. Nous avons sélectionné les cultivateurs, les individus nés de parents inconnus, nés sur une habitation ou nés en Afrique. Puis, nous avons établi la liste de tous les affranchis de la Guadeloupe et de la Martinique pour les exclure. La consultation des registres d’esclaves nous a permis de croiser les listes ainsi établies. Il faut se souvenir qu’à partir de 1839, sur demande du gouverneur, un matricule a été attribué aux esclaves, jusqu’alors identifiés par leur seul prénom ou surnom. Ce matricule permettait une identification administrative des individus, dans les communes. C’est de ces registres communaux que proviennent les registres d’esclaves. Nous avons également consulté les actes notariés qui répertoriaient les esclaves, puisque considérés comme des biens meubles. Toutes ces listes nous ont permis d’asseoir nos hypothèses. »

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Registre des nouveaux libres de la ville de Cayenne (1848) Archives nationales d'outre-mer

Le recours à l’intelligence artificielle

Puisque seuls les noms des individus libérés à partir de 1848 seront inscrits sur le Mémorial, il a également fallu exclure les noms des affranchis d’avant. C’est pour constituer cette base d’exclusion que le recours à l’intelligence artificielle a été précieux. « Nous travaillons à partir des images des documents issus des archives nationales d’outre-mer (ANOM) », rapporte Christopher Kermorvant, président et directeur général de Teklia, une entreprise spécialisée dans le développement de solutions d’intelligence artificielle appliquées aux documents patrimoniaux. « Nous avons commencé à travailler sur le projet en juillet 2025, quand nous avons récupéré les images. Puis nos travaux se sont déployés en deux temps, détaille Christopher Kermorvant. Nous avons entraîné un premier modèle d’IA à découper les actes, dans le cas où il y avait plusieurs actes par page, et nous avons entraîné un second modèle d’IA à la lecture d’écriture manuscrite. La première étape de segmentation augmente la précision du modèle en circonscrivant une zone de l’image ». Au préalable, ce sont les bénévoles des associations qui ont entraîné eux-mêmes les modèles d’IA via une interface mise à disposition par Teklia. Cette phase d’entraînement consistait à annoter les registres en repérant les zones délimitant les actes et, pour chacune de ces zones, à retranscrire les informations qui y étaient répertoriées (type d’acte, date, sexe, déclarant, profession, etc.). 1 000 actes ont ainsi servi à la campagne d’annotation. « Une bonne base de données d’apprentissage, analyse Christopher Kermorvant, car la diversité des actes et des écritures manuscrites rend la campagne plus complexe. À partir de ces informations, on entraîne l’IA à reproduire le comportement humain ». Au total, 27 000 pages issues des registres martiniquais et guadeloupéens ont ainsi été traitées.

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Traitement des actes par l'intelligence artificielle Teklia

Le chemin des noms

Implanté à l’endroit même où a été proclamée la Déclaration universelle des droits de l’Homme en 1948, le Mémorial est un jardin, conçu comme une déambulation. Chaque nom sera gravé sur des panneaux en pierre de lave, classé par territoire (Guadeloupe, Saint-Martin, La Réunion, Guyane et Martinique), par commune et par ordre alphabétique. Au carrefour du chemin des noms et du chemin de l’histoire, une île pour se souvenir que quatre millions d’individus ont été les victimes d’un système esclavagiste dévastateur : autant de noms tus. Sur cette île aux esclaves sans nom, quatre monolithes de pierre brute de lave noire, comme quatre stèles muettes, répondent aux panneaux, dressés sur la rive, réservés aux territoires pour lesquels d’autres noms sont inconnus (Haïti, Saint-Louis, Gorée, Saint-Barthélemy et Mayotte).