« Ma vie aurait été différente si j’étais né ici »
Tout semble facile quand on écoute Laurent Voulzy. Figure de la chanson française depuis 50 ans, le Guadeloupéen qui traversa l’Atlantique dans le ventre de sa mère, a construit un imaginaire poétique qui séduit le public de part et d’autre de l’océan. Personnalité discrète, campé derrière sa guitare, il vient de publier une autobiographie où, si l’on comprend pour la première fois que tout ne fut pas si facile, « ce n’est peut-être pas l’essentiel ».
Laurent Voulzy © Alice Morelli
« Ma vie aurait été différente si j’étais né ici »
Tout semble facile quand on écoute Laurent Voulzy. Figure de la chanson française depuis 50 ans, le Guadeloupéen qui traversa l’Atlantique dans le ventre de sa mère, a construit un imaginaire poétique qui séduit le public de part et d’autre de l’océan. Personnalité discrète, campé derrière sa guitare, il vient de publier une autobiographie où, si l’on comprend pour la première fois que tout ne fut pas si facile, « ce n’est peut-être pas l’essentiel ».
Après 50 ans de carrière, tout le monde connaît vos chansons mais j’ai l’impression qu’on vous connaît assez peu, est-ce volontaire ?
C’est possible qu’on ne me connaisse pas complètement, ce qui ne me dérange pas tellement (sourire). Il y a une vingtaine d’années, des éditeurs m’incitaient à raconter un peu ma vie, à faire une autobiographie. À vrai dire, je ne me sentais pas en fin de vie (rires), je trouvais même que c’était presque prétentieux. Mais l’occasion s’est présentée à nouveau et, même si je ne me sens toujours pas en fin de vie, je me suis prêté à l’exercice et j’y raconte des choses que je n’avais pas exprimées jusque-là.
Qu’est-ce qui vous a décidé finalement ?
C’est parti de quelques lignes que m’avait écrites ma compagne, Isaure Le Faou, sans but précis, et qui m’avaient un peu bouleversé. Je m’étais rendu compte que si je devais écrire quelque chose sur moi ça serait avec elle. C’est ainsi qu’au fil des mois, en divers endroits en France et à l’étranger, elle m’écoutait parler en m’enregistrant et puis elle a commencé à écrire ma vie.
Vos parents étaient Guadeloupéens, mais votre vie s’est ancrée dans l’Hexagone. Comment se mêlent ces deux identités ?
Mon histoire a commencé en Guadeloupe où mes parents se sont connus, avant que ma mère ne traverse l’Atlantique, enceinte de moi, en paquebot. Je suis donc né en région parisienne où j’ai toujours habité (de 3 à 8 ans, Laurent Voulzy fut placé dans deux familles d’accueil, N.D.L.R.). Dès mes premières années, les attributs de la culture antillaise ont largement imprégné mon être. Ma mère écoutait beaucoup de musique et je pense que les toutes premières chansons que j’ai entendues sont des musiques des Antilles et des musiques cubaines. Danseuse, elle m’a appris à danser la biguine, elle me racontait aussi des histoires sur la Guadeloupe et nous mangions bien sûr des plats antillais. Tout cela à Nogent, à côté de la rivière de la Marne qui a aussi marqué ma vie en tant qu’adolescent et mon rapport à l’eau, j’allais m’y promener avec des garçons et des filles, je m’y suis même baigné.
L’eau en effet est très présente dans votre imaginaire, vous souvenez-vous de votre premier bain de mer aux Antilles ?
La première fois que je suis allé aux Antilles, c’était en Martinique pour emmener mes enfants voir leurs grands-parents maternels. Ce fut très court, un jour et demi à peine, car je devais rentrer aussitôt à Paris où débutait un enregistrement studio. Dès que je suis arrivé, j’ai demandé à aller à la plage et on m’a emmené à Tartane. C‘était ma mon premier bain de mer aux Antilles.
Et votre premier voyage en Guadeloupe ?
C’était un ou deux ans plus tard cette escale en Martinique, j’avais 35 ans. Je chantais au Centre des Arts, et le lendemain, je suis parti tout seul à Sainte-Anne. Là, ça a été le grand choc, dans les rues de la ville, en traversant le marché, en marchant un peu le long de la mer… Déjà, tous les gens avaient ma couleur et sinon encore plus foncée, et j’ai vu la Guadeloupe qui probablement était dans mon cœur sans que je ne le sache vraiment. J’étais extrêmement ému, d’un seul coup, ma timidité, mes complexes, tout est remonté en moi. C’était une très grande émotion, je me rendais compte que ma vie aurait été différente si j’étais né ici. À partir de là, j’y suis retourné très régulièrement, une à deux fois par an, voir la famille du côté de ma maman et celle du côté de mon père.
« Je dis dans des chansons comme Belle-Île-en-mer que j’appartiens à ce pays, que j’appartiens aux Antilles. Ça pose l’appartenance, j’ai l’impression que c’est comme un statut, pas divin, mais quelque chose d’essentiel »
À ce moment-là, vous avez découvert la terre où prenaient place les histoires que vous contait votre maman ?
(Sourire) J’avais justement une vision légendaire de la Guadeloupe. Un territoire à la fois merveilleux et par moments inquiétant avec des histoires de magie, de mythe… À chaque fois que j’y vais, j’ai cette double vision, celle d’être là, ancrée dans le présent, dans la réalité, dans les joies et dans les peines de ce pays et celle qui renvoie à des symboles, à l’histoire des Antilles.
Votre mère avait traversé l’Atlantique quand elle était enceinte de vous et vous parlez beaucoup de mer et d’océan dans vos chansons. Avez-vous déjà traversé l’Atlantique en bateau dans un sens ou dans l’autre ?
On me l’a proposé une fois et j’avais dit oui. Je suis un passionné de la mer, elle m’attire énormément, mais au dernier moment j’ai dit « peut-être pas ». Et je ne l’ai jamais fait. Ce n’était pas une aventure pour moi je crois (sourire).
Qu’est-ce qui vous a marqué enfant ?
J’ai le souvenir d’avoir été attiré par les sciences au lycée. La découverte d’ammonites (des coquillages fossiles) à Lausanne, en colonie de vacances, m’avait même convaincu que je serais paléontologue. J’étais aussi fasciné par l’histoire, l’astronomie, la mystique, la spiritualité. Il y avait plein de choses qui m’attiraient et quand la guitare est arrivée, elle a pris le leadership sur ma vie.
C’est vous qui l’aviez demandé à votre mère ?
Non, elle a senti que c’était quelque chose d’important pour moi. Un voisin avait une guitare qu’il m’avait prêtée un jour, puis une deuxième fois, une troisième fois… On a fini par former un groupe où il jouait de la guitare et moi de la batterie sur des boîtes de conserve. Puis, un 24 décembre, ma mère m’a offert ma première guitare, et à partir de là je m’y suis vraiment mis.
Votre mère a beaucoup compté et pourtant vous avez été séparé d’elle entre 3 et 8 ans quand elle a monté un spectacle de danse, comment décrivez-vous votre relation mère-fils ?
Vous savez, ma mère est une héroïne. Elle avait monté un numéro de danse avec des tournées en France, en Belgique, un petit peu en Allemagne. Elle a aussi fait des ménages, elle a gardé des enfants, elle a travaillé dans un atelier… C’était une femme pleine de vie. Jeune fille, à 12 ou 13 ans, en Guadeloupe, pendant la Seconde Guerre mondiale, donc dans une période de restrictions, elle avait entendu parler du général de Gaulle. Travaillée par cette idée, elle avait dérobé les bijoux de sa maman, était allée voir un marin pêcheur au port en lui demandant qu’il l’emmène de l’autre côté de l’Atlantique, pour qu’elle donne les bijoux au général de Gaulle pour sauver la France ! Elle s’appelait Marie-Louise, mais tout le monde l’appelle Malise.
Enfant en Île-de-France, dans les années 1950-1960, quels ont été vos modèles ?
Quand j’étais au lycée et que j’ai commencé à faire mes premiers groupes de rock, mon héros c’était bien sûr Paul McCartney.
La couleur de peau a-t-elle été un sujet dans votre enfance ?
Pas explicitement. J’ai souffert de certaines réactions d’enfants ou d’adultes c’est certain, mais pour ce qui est des modèles qui m’ont inspiré, c’était assez libre de toute ascendance ou origine. Il paraît que petit, j’étais admiratif de Ray Sugar Robinson, un boxeur noir américain très célèbre. Et ma première révélation musicale fut en effet Little Richard avec Tutti Frutti que j’écoutais en boucle chez mon oncle, à la campagne dans l’Eure-et-Loir. C’est lors de ces séjours avec mes cousines et mon cousin que je me suis rendu compte que la couleur de la peau avait son importance. À l’école, nous étions seulement deux élèves à avoir la peau foncée, avec mes cousins en vacances, nous nous ressemblions tous.
Comment êtes-vous perçu en Guadeloupe ?
On m’interpelle en m’appelant « Marie-Galante » en Guadeloupe et « Belle-Île » en Bretagne ! En vérité, depuis les chansons Belle-Île-en-Mer et Amélie Colbert, je suis perçu d’une façon plus particulière aux Antilles. Je dis dans ces chansons que j’appartiens à ce pays, que j’appartiens aux Antilles, et à partir du moment où on l’a dit, ça change tout. Ça pose l’appartenance, j’ai l’impression que c’est comme un statut, pas divin, mais quelque chose d’essentiel.
Dans une de vos célèbres chansons vous parlez du rêve d’un pêcheur. Les rêves que l’on fait la nuit sont aussi une chose que vous prenez très au sérieux…
(Sourire) En effet, depuis presque 45 ans, j’écris tous mes rêves, tous les jours. C’est quelque chose qui me passionne et j’ai même entamé un travail avec l’hôpital de la Pitié Salpêtrière à partir du site reveurdream.com
que j’ai créé. C’est une banque de rêves où tout le monde peut consigner les siens. Une chose me passionne, les rêves viennent de nous, mais je pense que par moments, on peut recevoir des « messages », influencés par la Lune, les éruptions solaires, les saisons, etc.
Un rêve marquant ?
Quand j’avais 5 ans, je rêvais de l’âme. C’était le premier rêve récurrent que j’ai fait, je m’en souviens très bien. Elle avait la forme d’un cône translucide, et je me suis aperçu plus tard que ce cône dont je rêvais ressemblait beaucoup à la glande pinéale (elle synchronise l’horloge interne sur 24 heures en s’adaptant à l’alternance de la lumière et de la nuit, N.D.L.R.). Ensuite, beaucoup plus tard, en octobre 1985, j’ai fait une série de rêves marquants pendant plusieurs jours, et à la fin de la semaine je les ai notés. Et depuis cette date, je note tous mes rêves, des plus troublants à ceux qui sont totalement inintéressants. Ce qui n’est pas spectaculaire compte parfois tout autant.
À LIRE • Caché derrière, mémoires, Laurent Voulzy et Isaure Le Faou, éditions Le Cherche Midi, 2026
À VOIR • Laurent Voulzy se produira en concert en Guadeloupe au palais des sports du Gosier le 12 novembre 2026, et en Martinique à Tropiques Atrium les 14 et 15 novembre (places et infos sur bizouk.com)