Mathilde et Pauline Bonnet, mémoires sur toiles

Les sœurs Bonnet sont deux artistes qui déposent dans leurs œuvres une partie de leur enfance.

Les sœurs Mathilde et Pauline Bonnet. ©Aubane Nesty
Les sœurs Mathilde et Pauline Bonnet. ©Aubane Nesty

Mathilde et Pauline Bonnet, mémoires sur toiles

Les sœurs Bonnet sont deux artistes qui déposent dans leurs œuvres une partie de leur enfance.

Amandine Ascensio

« Certaines personnes ont des réactions fortes devant nos toiles. »

Mathilde et Pauline Bonnet

Elles fabriquent leurs fusains et trempent leurs toiles dans de la terre pour les colorer une première fois avant d’y coucher des dessins plus figuratifs, des couleurs ou des souvenirs, et des lignes dorées. « En faisant cela, on rend nos toiles évolutives et ça nous plaît », explique Mathilde Bonnet, l’aînée d’un duo d’artistes qu’elle forme avec sa sœur Pauline. Une œuvre qui prend son autonomie, qui grandit seule, s’émancipe, un peu comme une allégorie de l’histoire de ces deux sœurs.

Mathilde et Pauline ont trois ans d’écart et un parcours d’un parallélisme remarquable, quoiqu’un peu forcé par le destin. Quand Mathilde est partie faire ses études d’art appliqué à Toulouse, elle est suivie de près par sa cadette, elle aussi passionnée d’art. Toutes deux sont agrégées de leur discipline : l’une est docteure depuis juin dernier, l’autre soutiendra sa thèse en juin prochain. L’évidence de la création commune est apparue après une résidence à Fort-de-France, en Martinique. Encouragées par une de leurs professeurs, les deux sœurs tentent l’aventure. « Un moment clé », assurent-elles, où leur lien sororal s’est renforcé, le partage des émotions, l’apprentissage du travail ensemble, la conscience d’une complémentarité fluide entre les deux pratiques.

L’ENFANCE EN POINT DE DÉPART

Leur amour de l’art, c’est dans leur enfance qu’il a été transmis au fil des jeux de créations et de représentations du monde. « Cette période, c’est le cœur de notre réflexion artistique », commence Pauline. Ensemble, les deux filles vont chercher dans les albums photos familiaux des souvenirs, des images à déconstruire pour mieux se les réapproprier. Car l’époque de l’âge tendre ne l’a pas été tant que ça. « Sur les photos, il y a des sourires, des poses, du soleil, bien loin de la réalité », assènent les deux trentenaires. Et bien qu’inavouables, les traumas de l’époque projettent sans cesse leur ombre sur leurs œuvres pourtant lumineuses.

De cette période, il ne reste qu’une équipe de femmes, mères, filles et amies de la famille. Une petite communauté protectrice et soudée pour transcender les galères financières, les logements trop petits, les voitures à se partager, et ne jamais dissoudre le lien, même quand des océans se mettent entre elles. Les deux sœurs vivent désormais l’une au-dessus de l’autre, avec leur maman et la fille de Mathilde, au pied de la Soufrière, leur terre natale.

Chacune nourrit aussi des projets personnels, artistiques bien sûr, mais sans renoncer au duo. Mathilde est enseignante et ambitionne de monter une exposition itinérante. Pauline dirige le fonds d’art contemporain du conseil départemental. Des activités rémunérées, atout non-négligeable pour avoir le temps de créer, librement et sans pression financière, leurs œuvres qui laissent rarement indifférent. « Certaines personnes ont des réactions fortes devant nos toiles : elles pleurent ou se mettent en colère », notent les sœurs Bonnet. Tout en expliquant aisément le phénomène. Leurs œuvres racontent des bribes de leur histoire mais aussi celle de la Guadeloupe, leur territoire au passé traumatique, qui s’ancre au tréfonds de l’intime de ses résidents. Un sentiment partagé, disent-elles, de cette lutte « contre le silence, l’oubli et le lien distancié ».

 

Retrouvez cet article dans le hors-série Portraits Guadeloupe de mars 2025