Sylvie Vincent, seule en senne

Sylvie Vincent est la seule femme patronne de pêche de Port-Louis. Elle entend défendre son métier qu’elle estime malmené par les temps modernes.

Sylvie Vincent. ©Cédrick-Isham Calvados
Sylvie Vincent. Sylvie Vincent. ©Cédrick-Isham Calvados

Sylvie Vincent, seule en senne

Sylvie Vincent est la seule femme patronne de pêche de Port-Louis. Elle entend défendre son métier qu’elle estime malmené par les temps modernes.

Amandine Ascensio

« J’ai acheté mon bateau seule, mon matériel seule et je ne voulais pas que quelqu’un s’en mêle. »

Sylvie Vincent

Pour elle, en mer, ça ne tangue jamais. «Là-bas, on n’entend que le vent», dit-elle en montrant le large, depuis la mise à l’eau de Port-Louis, où elle vit. Lunettes de soleil opaques vissées sur le visage, coiffée et habillée de goodies du PSG, à 55 ans, Sylvie Vincent est la seule femme patronne de pêche de la zone. La mer, les bateaux et les poissons, c’est toute sa vie, et aussi celle des hommes de sa famille, avant elle. Son père, Saintois, était pêcheur. Tantôt à Port-Louis, tantôt à Trois-Rivières. Avec une famille dans chaque ville, c’est lui qui initie sa fille, dans ses jeunes années, à plonger à 15 ou 20m de profondeur. « Il m’a appris à gagner lentement la surface pour respecter les paliers (de décompression, ndlr). Il me mettait la main sur la tête pour m’empêcher de remonter trop vite », se souvient-elle. Des neuf enfants de la fratrie paternelle, seuls deux ont embrassé le large. Sylvie et son frère, associés pêcheurs dans un premier temps, avant qu’elle ne décide de prendre son envol. Sans trop l’ébruiter.

UN COMBAT DE TOUS LES JOURS

« J’ai acheté mon bateau seule, mon matériel seule et je ne voulais pas que quelqu’un s’en mêle », sourit désormais fièrement la quinquagénaire. Gwada Woman, c’est le nom de son embarcation de 9,25 m, propulsée par de gros moteurs. Un endroit où elle se sent bien. « Au départ, j’avais suivi des formations pour être électricienne. Mais la mer, c’est ce que j’aime. » Elle raconte la navigation, les diplômes nautiques, le permis bateau, les embruns, le vent et son bruit. « C’est la seule chose qu’on entend quand on est au large et c’est plaisant. »

« Le métier a toujours été dur, physique et difficile. »

 

Durant de longues années, elle a pêché au filet, au casier, à la ligne sur les DCP (dispositifs de concentration de poissons). C’est même ainsi qu’elle a attrapé le plus gros marlin de sa vie, un jour où sa maman était hospitalisée pour un infarctus grave. « On a pêché le marlin tôt et j’ai pu rentrer à temps pour m’occuper d’elle : c’est bien la preuve qu’il y a un dieu », assure-t-elle. Elle a déjà retrouvé son bateau au fond de l’eau dans le port et craint, depuis, de l’emmener au large. « Je m’en sers pour tenir la senne qu’on dispose au large avec mon frère. » Quitte à dormir dessus pour surveiller le filet.

Elle continue toujours la pêche au casier mais proteste contre les nouvelles mesures en vigueur qui encadrent la pêche depuis le mois de juillet 2025 : la taille des mailles des filets et les restrictions de pêche de certaines espèces pour les protéger, entre autres. « Le métier a toujours été dur, physique et difficile, mais désormais, même administrativement, c’est complexe : on a toujours plus de choses à payer, de paperasse à faire, et aussi la concurrence de ceux qui achètent le poisson aux pêcheurs d’Antigua », déplore-t-elle, persuadée que les autorités du milieu « veulent tuer la pêche artisanale ». Changer de métier ? Ce n’est pas vraiment dans ses plans, même si elle s’est formée, au cas où, à la conduite de bus. Elle préfère pourtant rester près de la mer, défendre la pêche dans sa forme actuelle. Elle est même présidente de l’Association des marins-pêcheurs de Port-Louis, organisme en sommeil mais qu’elle aimerait bien raviver, entre deux navigations.

 

Retrouvez cet article dans le hors-série Portraits Guadeloupe de mars 2026