Un monument aux vivants
Paris, Trocadéro : alors que le chantier vient tout juste de commencer, le futur Mémorial national des victimes de l’esclavage s’apprête à redessiner le paysage de la capitale. Conçu comme un vaste jardin de 5 000 m2, le Mémorial a été pensé pour épouser parfaitement la topographie des lieux, suivant les méandres d’une ancienne rivière, entre dialogue et déambulation.
Vue aérienne panoramique sur la place du Trocadéro, le Palais de Chaillot et les jardins du Trocadéro (Paris) Florence Piot - stock.adobe.com
Un monument aux vivants
Paris, Trocadéro : alors que le chantier vient tout juste de commencer, le futur Mémorial national des victimes de l’esclavage s’apprête à redessiner le paysage de la capitale. Conçu comme un vaste jardin de 5 000 m2, le Mémorial a été pensé pour épouser parfaitement la topographie des lieux, suivant les méandres d’une ancienne rivière, entre dialogue et déambulation.
« C’est un jardin mémoriel. C’était la commande, ce n’est pas nous qui l’avons inventé. Et ça signifie quelque chose. Ce n’est pas un objet, ce n’est pas un monument, c’est un lieu. Et précisément, ce lieu est un jardin qui, d’ailleurs, vient s’installer dans un jardin qui préexiste. C’est en ceci qu’il est exceptionnel », confie Michel Desvigne, paysagiste, qui signe, avec Philippe Prost, le projet lauréat. Quand le 22 décembre 2023, Philippe Vigier, alors ministre délégué chargé des Outre-mer et Anne Hidalgo, maire de Paris, lancent l’appel à candidatures de maîtrise d’œuvre pour la réalisation du projet de Mémorial1, c’est en effet un élément essentiel. Il invite « à proposer des projets de jardin faisant honneur aux “nouveaux libres”, par respect pour ceux qui ont trop longtemps été relégués à l’oubli ». Philippe Prost, architecte du Mémorial international de Notre Dame de Lorette et du Mémorial de l’ancienne gare de déportation de Bobigny, reconnaît là le caractère singulier du projet. « Je me suis dit, se souvient-il, là c’est un autre sujet, parce que ce n’est pas un monument aux morts, c’est un monument de naissance à la citoyenneté pour 215 000 personnes. »
La couleur comme fil conducteur
Chacun des 5 territoires représentés (la Guadeloupe, Saint-Martin, la Martinique, la Guyane et la Réunion) est associé à une couleur : le vert, le violet, le bleu, l’orange et le rouge. Loin de se limiter à des choix purement esthétiques, la palette chromatique du Mémorial a été pensée de manière chorale pour guider le visiteur dans le vaste jardin. L’idée des panneaux de couleur a été suggérée par le premier graphiste qui a travaillé sur le projet, Pierre di Sciullo, puis affinée par l’équipe de l’atelier graphique Écouter pour voir, qui a pris le relais. Les nombreux tests qui ont été réalisés avec l’entreprise chargée de réaliser ces plaques, Empreintes, ont permis d’affiner les nuances. La lave émaillée est une pierre de lave d’abord traitée, afin d’imprimer dessus, puis cuite. La cuisson entraîne une variation de la couleur, contrairement à une impression standard. « On est complètement là, dans un procédé artisanal. Il faut faire des échantillons pour s’assurer que les couleurs que nous avons choisies sur nos écrans, celles de nos nuanciers et le rendu sur la plaque émaillée soient identiques. Cela suppose d’affiner les dosages, progressivement, pour arriver au plus près de la gamme qu’on voulait avoir. On est vraiment dans l’artisanat, dans le bon sens du terme et dans la noblesse de faire avec les matériaux organiques que sont la lave et l’émail », détaille Martin Malte, directeur artistique du studio Écouter pour voir. Ce nuancier trouve ensuite sa déclinaison dans la bande fleurie imaginée par l’équipe de Michel Desvigne.
Le jardin dans le jardin
Nous sommes sur la colline de Chaillot, dans le 16e arrondissement de Paris. Elle est occupée par le Palais de Chaillot, construit à l’occasion de l’Exposition internationale de 1937 et offre une vue imprenable sur la Tour Eiffel. Entre les deux ailes du bâtiment, le Parvis des libertés et des droits de l’homme, est inauguré un soir de juin 1985 par François Mitterrand. Une dalle est scellée au sol. Elle comporte l’inscription « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », d’après l’article 1 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, en souvenir du 10 décembre 1948, le jour où le texte a été ratifié dans ce même Palais de Chaillot. En contrebas de cette esplanade du Trocadéro, s’étalent deux jardins à l’anglaise sur 10 hectares. C’est ici, sur l’un des sites les plus touristiques de Paris, qu’il a fallu imaginer un jardin mémoriel, un « lieu de calme et de recueillement », souligne Carla Greco, directrice de projet au sein de l’agence Michel Desvigne Paysagiste. « Il se trouve qu’il y a, à cet endroit-là, une rivière artificielle qui préexistait, la rivière suisse, poursuit Michel Desvigne. Elle m’a profondément inspirée, quand on était sur place. Je me suis dit que nous pourrions utiliser physiquement cette rivière. Elle matérialise l’idée d’un parcours, d’un écoulement, d’un itinéraire, d’un voyage presque… L’inspiration était donc de faire du jardin un territoire deltaïque, qui jouerait avec les ramifications de la rivière. On trouvait que c’était une belle structure métaphorique et de façon plus pragmatique, les tresses alluviales y coulent, à cet endroit, selon des pentes assez faibles. Cela nous permettait aussi d’avoir des parcours qui soient accessibles aux personnes à mobilité réduite. »
Il a ainsi fallu adapter le projet aux contraintes du site, car si les zones de rivière sont des zones presque à plat, la colline de Chaillot présente des pentes parfois supérieures à 8 %. « La complexité du terrain a rendu le travail numérique moins précis. Nous sommes retournés plusieurs fois sur site pour affiner les maquettes que nous avions présentées au concours, explique Philippe Prost. On voulait se rendre compte de la façon dont on percevait les choses sur place. On a alors tendu des fils entre des piquets, pour figurer les courbes et les contre-courbes. C’était indispensable. Et d’ailleurs, Michel Desvigne et son équipe ont considérablement modifié les tracés des chemins à cette occasion-là. C’est un projet qui tient beaucoup à sa qualité d’exécution, à sa matérialité et à la stratégie d’accord avec le contexte : son sol, sa topographie, sa perspective. C’est pour cette raison que Michel Desvigne a pris la décision de ne pas toucher au sol, on ne creuse pas, on se pose sur l’existant. C’est le jardin dans le jardin. » Le végétal est une des composantes essentielles, c’est le lien qui tient tout ensemble. Le jardin se compose d’un cordon arbustif persistant qui garantit la structure du jardin toute l’année et crée la continuité visuelle. « Cette végétation ligneuse, dans les tons vert foncé, permet de créer des perspectives et des variations dans la perception des différents cheminements. La dimension paysagère est confiée à une rive de fleurs, qu’on appelle, dans nos documents, la bande fleurie. En tête des panneaux, sur une largeur d’1,50 m, sera disposée une bande de plantes vivaces et ornementales, selon une palette de 4 couleurs : bleu, orange, rose, rouge orangé, associée aux couleurs des panneaux. Le jardin prend ainsi toute son ampleur », précise Carla Greco.
3 infos sur le caractère typographique
- La police de caractères choisie pour le Mémorial s’appelle « Infini ». Créée par Sandrine Nugue, c’est une polica libre de tous droits, donc accessible à tous, idéale pour un monument public.
- Le catalogue d’exposition Oser la liberté, paru en 2023, a été une source d’inspiration. Cette même police y était utilisée.
- Le contraste entre ces différentes variantes, du light au bold, offre un confort de lecture et a permis, à l’époque, d’envisager plusieurs techniques d’inscription. En effet, pendant la phase concours, on ne savait pas encore comment aillaient êetre réalisés les panneaux de noms. La police « Infini » permettait donc d’avoir une souplesse dans le procédé utilisé.
La tectonique des plaques
Au cœur du jardin, des centaines de panneaux colorés en pierre de lave émaillée seront déployées en éventail le long des cheminements. Les prénoms et noms de famille des nouveaux libres seront inscrits dessus en lettres blanches. « On a pensé qu’on pouvait utiliser la lave pour plusieurs raisons, détaille Philippe Prost. D’abord en hommage aux territoires volcaniques précédemment cités. Et dans cette dimension symbolique s’est immédiatement imposé un impératif de pérennité. Les panneaux doivent résister aux intempéries, mais aussi aux dégradations éventuelles. Malheureusement, nous devons aussi penser à cela. Il se trouve que le choix de ce matériau est également un clin d’œil à l’histoire de Paris. En effet, les premières plaques signalétiques des rues de Paris ont vu le jour du temps du préfet Chabrol de Volvic, originaire de Volvic, en Auvergne. Il est l’initiateur des plaques bleues en lave émaillée, avec un liseré vert et le nom des rues en blanc. » Près de 200 ans plus tard, c’est de ces mêmes carrières de Volvic que seront extraits les blocs de lave destinés au Mémorial.
Le défi graphique était immense pour ordonner une telle quantité de texte sans créer un bloc illisible. « Tout va s’articuler autour d’un axe. Habituellement, quand on regarde la plupart des monuments commémoratifs, les noms s’enchaînent les uns à la suite des autres, comme une liste. Là, l’idée, c’était de vraiment mettre en valeur les noms de famille et les gens d’une même famille. À gauche, se trouveront uniquement les prénoms et, à droite, les noms », explique Benjamin Fernandes, graphiste. Cette composition des tables mémorielles s’inspire directement des registres d’état civil dans lesquels les noms des nouveaux libres ont été consignés pour la première fois. Elles s’ouvrent comme des pages. C’est là qu’intervient, de nouveau, le travail de précision de l’atelier Écouter pour voir. « Très vite est apparue la nécessité incontournable de mettre en place un nouveau travail de relecture et de correction, car nous sommes tombés sur des erreurs cachées. Or c’est aussi de la qualité éditoriale des listes qu’émane le soin donné à la mémoire des individus. La moindre erreur orthographique peut empêcher les regroupements par famille. En avançant dans les corrections, on s’est aperçu que, de temps en temps, il n’y avait pas d’accent là où il en fallait un ou que deux lettres avaient été interverties. Serge Romana est parvenu à remobiliser une équipe de travail déterminée et consciencieuse. À ce jour, nous avons passé le cap des 8 200 corrections et près de 2000 personnes ont pu rejoindre leur famille », se félicite Guillaume André, de l’atelier Écouter pour voir.
À la croisée des chemins
À l’échelle du Mémorial, deux parcours complémentaires se dessinent. Le chemin des noms qui permet une déambulation méditative et le chemin de l’histoire qui, dans une démarche didactique, raconte l’enfer de l’esclavage. Le comité scientifique du projet a choisi de rédiger plusieurs textes, accompagnés de cartes, pour la raconter. Le motif de la lave est repris mais, cette fois, ce sont des blocs de lave brute qui serviront de support au texte, tous choisis directement dans la carrière, par l’équipe pluridisciplinaire. En termes graphiques, le noir et blanc s’opposent à la flamboyance colorée du chemin des noms. Les seules touches de couleurs émaneront de la cartographie. À la croisée des chemins, 4 lieux ont été identifiés comme des points de halte, au milieu de clairières, autour de 4 thématiques : « l’esclavage, une histoire mondiale », « l’esclavage dans les colonies françaises », « l’esclavage colonial, lieu de violences » et « les deux abolitions de l’esclavage ». Les stèles de l’île des esclaves sans noms constituent le troisième élément structurant de ce Mémorial : 4 grands blocs verticaux pour les 4 millions de personnes réduites en esclavage. « Il n’y aura aucune inscription sur ces stèles. Les blocs seront taillés et posés sur la petite île au milieu de la rivière. Il y a quelque chose de très solennel dans cette mise à distance, car l’île est inaccessible », détaille Philippe Prost.
« Le dernier élément du programme est le message à la nation, à chaque entrée du Mémorial, un totem expliquera brièvement la genèse de ce projet. Nous avons choisi de marquer symboliquement ces entrées par un traitement particulier au sol, les seuils seront recouverts d’un matériau en pierre de lave », conclut Carla Greco. Plusieurs options, telles que l’éclairage scénographique ou la sonorisation d’ambiance, ont, pour le moment, été écartées afin de ne pas dépasser le budget de 2,3 millions d’euros alloué au jardin. Toutefois une campagne de mécénat a été lancée, en début d’année. Animée par Serge Romana, coprésident du comité de pilotage du Mémorial, l’objectif est de collecter 1,2 million d’euros d’ici l’inauguration prévue en mars 2027.
1. L’Oppic (Opérateur du patrimoine et des projets immobiliers de la Culture) en assure la maîtrise d’ouvrage déléguée. Michel Desvigne est le mandataire du groupement de maîtrise d’œuvre. Le groupement est complété par les cotraitants suivants : AAPP (Atelier d’Architecture Philippe Prost), Les Éclaireurs, OGI, Eco+Construire, Écouter pour Voir, Labeyrie & Associés.