Yolène Duchaudé, chercheuse sans frontière

Elle est brillante et pleine d’audace. Yolène Duchaudé vient de soutenir une thèse consacrée aux plantes créoles (Université des Antilles / Institut Pasteur de Guadeloupe) et ne compte pas s’arrêter là. Rencontre avec une jeune Guadeloupéenne qui met ses compétences et sa passion au service de son territoire.

Yolène Duchaudé, chercheuse (Université des Antilles / Institut Pasteur de Guadeloupe) © Lou Denim
Yolène Duchaudé, chercheuse (Université des Antilles / Institut Pasteur de Guadeloupe) © Lou Denim

Yolène Duchaudé, chercheuse sans frontière

Elle est brillante et pleine d’audace. Yolène Duchaudé vient de soutenir une thèse consacrée aux plantes créoles (Université des Antilles / Institut Pasteur de Guadeloupe) et ne compte pas s’arrêter là. Rencontre avec une jeune Guadeloupéenne qui met ses compétences et sa passion au service de son territoire.

Anne de Tarragon

 

 

 

Quel est le déclencheur de votre vocation scientifique ?

Il y a trois grandes figures dans mon parcours. Mon papa d’abord, avec lequel je regardais des émissions scientifiques et qui a été mon référent en sciences jusqu’au lycée. J’étais très curieuse, je voulais tout comprendre ! Puis, c’est dans le cours de physique-chimie de Monsieur Louis, mon professeur au lycée Baimbridge, que je me suis dit : « C’est ce que je veux faire de ma vie. » Élève investie, je passais toutes mes récréations dans sa classe à lui poser des questions, je faisais des exercices supplémentaires, bref une vraie fayotte ! Madame Yacou, maître de conférences HDR au département de chimie de l’Université des Antilles, est mon dernier grand mentor : une jeune femme noire, ayant grandi en Guadeloupe, maître de conférences connue à l’international. C’est là que j’ai pris conscience que oui, mon rêve était possible.

 

Qu’est-ce qui vous a attirée dans la physique-chimie ?

Curieusement, je n’avais pas de bonnes notes dans cette matière. Je n’y comprenais pas grand-chose. C’est une matière avec une forte logique intrinsèque. Beaucoup d’éléments de notre vie de tous les jours sont expliqués par la physique-chimie. Par convention, je suis allée en médecine, puis en biologie, parce que c’est là que j’avais les meilleures notes, mais j’ai fini par m’avouer que ce n’était pas ce que j’aimais. Alors je me suis réorientée.

 

Revenir aux plantes locales via votre sujet de thèse, c’était une évidence ?

J’ai toujours utilisé le jardin créole. Man Philo, mon arrière-grand-mère qui connaissait les rimèd razié, était un modèle. Lorsque j’ai remporté le concours « Ma thèse en 180 secondes », j’ai pu lui rendre hommage, expliquer les soupes de plantes que je faisais petite fille. J’ai compris que j’étais en train de boucler la boucle ! En master de chimie, je mettais en pratique mes cours en préparant des produits pour les cheveux à partir de plantes médicinales et en animant des ateliers. Les gens appréciaient beaucoup, et ça m’aidait financièrement. Majore en master, je me suis vu proposer un sujet de thèse : utiliser les plantes médicinales pour lutter contre les moustiques. On cherchait une candidate et moi je cherchais à mettre au point un anti-moustique !

 

Quelles plantes conseillez-vous, suite à vos travaux, pour lutter contre les moustiques ?

Grâce à l’enquête que j’ai menée auprès de la population, nous avons pu recenser une partie du savoir traditionnel local et mettre en avant vingt-deux plantes, qui sont utilisées en usage externe, souvent sous forme de macération huileuse ou alcoolique. Parmi celles-ci, on retrouve le bois d’Inde, le fruit à pain, le végébom, le citron, le neem et la citronnelle. J’ai travaillé sur les six plantes les plus citées et ainsi pu confirmer la véracité de ce savoir pour quatre d’entre elles : trois variétés de bois d’Inde et la citronnelle-pays.

 

Quelle est la philosophie qui sous-tend votre engagement pour la science ?

C’est vraiment la redistribution à la population, la transmission, le partage. Pendant ma thèse, j’ai obtenu quatre fois le premier prix du jury à des concours de vulgarisation, dont le Prix L’Oréal pour les femmes de la science. Comme j’aime la transmission, ces concours étaient des moments d’épanouissement. L’objectif de ma thèse était vraiment de confirmer ou non les savoirs partagés par la population via une enquête, et donc en transmettant ces résultats, de la remercier.

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Yolène Duchaudé, chercheuse (Université des Antilles / Institut Pasteur de Guadeloupe) © Lou Denim

Dans la lutte contre les moustiques, j'ai pu vérifier l'efficacité de la citronnelle-pays et de trois variétés de bois d'Inde.

Être ultramarine donne-t-il une dimension différente à votre engagement ?

J’ai grandi dans une cité à Grand-Camp ; il y a beaucoup de préjugés autour de la jeunesse guadeloupéenne. Je crois que le chemin n’est jamais définitivement tracé et qu’il est possible d’aller de l’avant, grâce à l’éducation. Que mes parents n’aient pas pu tout le temps m’accompagner financièrement s’est avéré a contrario un des atouts de mon parcours. J’ai toujours gardé les yeux grands ouverts sur la réalité. Je pars du principe qu’il y a de la place pour quiconque s’en donne les moyens. Si j’ai cumulé beaucoup d’emplois pendant mes études, c’est que je voulais me donner les moyens.

 

Quelle est votre fierté aujourd’hui ?

Sûrement d’être restée comme je suis, avec ma façon de penser, mes habitudes, et mon regard sur la vie. J’ai passé beaucoup de temps pendant mes années étudiantes à me chercher et à essayer d’être la meilleure version de ce que je pensais que la société attendait de moi. J’avais l’impression d’être toujours trop ou pas assez, pas ajustée. Je me fais donc un devoir aujourd’hui d’apparaître publiquement telle que je suis, avec mes cheveux naturels, et de dire d’où je viens, pour que d’autres puissent se reconnaître aussi.

 

Vous avez soutenu votre thèse le 19 décembre dernier. La suite, c’est quoi ?

Je vais poursuivre en post-doctorat, avec un statut de chercheuse contractuelle. Ensuite, j’espère être chercheuse à temps plein. J’ai plusieurs domaines de compétences : phytochimie, entomologie médicale, cosmétologie et ethnobotanique… Je peux donc jongler avec les sujets. La seule condition : que ce soit une thématique qui concerne la Guadeloupe et que je puisse y vivre, pour rendre à ma terre ce qu’elle m’a donné. C’est la seule condition sur laquelle je ne dérogerai pas.

 

Quelles qualités faut-il pour être chercheuse ?

Pour être chercheuse dans la Caraïbe, il faut savoir faire preuve de résilience, et surtout d’organisation et d’adaptabilité. Il faut anticiper, avoir toujours au moins deux coups d’avance sur tout. La patience est une qualité nécessaire pour les chercheurs, pourtant je ne suis pas patiente. En revanche, je fais preuve d’ingéniosité et je cherche toujours des solutions. Mon parcours serait très différent si j’étais restée patiemment à attendre.

 

Pour quel autre métier auriez-vous pu vous engager ?

Je voulais être « professeure sans frontière », je ne sais pas si ça existe, mais c’est quelque chose que je ferai un jour dans ma vie. En attendant, je me suis donné comme objectif pour 2026 de transmettre des cours bénévolement à des étudiants. C’est un élan caritatif qui me tient à cœur. Je fais une foule d’autres choses dans le monde associatif et je continuerai aussi, maintenant que j’ai un peu plus de temps pour moi. J’ai l’idée de créer un musée sur les plantes locales, associé à un laboratoire, où les personnes pourraient découvrir la physique-chimie. Une transmission encore. J’ai tellement bénéficié du temps des gens qui m’ont accompagnée pour apprendre et comprendre, qu’aujourd’hui je veux redonner, tout en continuant à apprendre.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes ?

Observe, tente et ose ! Il est fondamental d’oser. J’ai toujours eu de l’audace, j’ai tenté, en faisant du bruit. Je crois qu’on sait toujours, au fond de nous, ce qu’on veut vraiment. Il faut juste apprendre à s’écouter. C’est tellement horrible de vivre une vie qu’on ne veut pas mener. J’ai changé d’orientation, au risque de paraître instable. Mais il y a des choses sur lesquelles je ne peux déroger, j’ai besoin d’aimer ce que je fais.