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Un œil avisé sur le tourisme
Dossier spécial

Un œil avisé sur le tourisme 

Freelance dans la communication, Madly est aussi une spécialiste du tourisme aux Antilles. Preuve en est, elle lance le site internet Veille Tourisme Antilles (VTA), un formidable outil qui tend à centraliser toutes les informations liées de près ou de loin au tourisme dans la zone. Martiniquaise exilée à Paris, elle a quelque chose à nous dire sur un secteur qui doit réussir sa mutation.

 

Tout d’abord, pourquoi avoir choisi de créer un site dédié au tourisme aux Antilles ?

Veille Tourisme Antilles est l’évolution du blog Veille Tourisme Martinique lancé en avril 2010 dans le cadre d’une recherche de fin d’études sur ce secteur. Il s’agissait alors de collecter et de partager des données difficilement accessibles.

Face au succès du blog, j’ai décidé de lancer une version géographiquement “élargie” pour 3 raisons : d’une part, le tourisme à la Martinique partage des problématiques communes avec d’autres territoires comme la Guadeloupe ; d’autre part, cela répondait à une demande des internautes d’avoir des informations plus régionales ; enfin, ça correspond à mon souhait de ne pas me regarder le nombril (Madly est Martiniquaise, ndlr).Veille Tourisme Antilles traite donc de tourisme à travers une perspective large : économie, marketing, ressources humaines, histoire, transport, etc.

Cela permet de mieux comprendre les enjeux du secteur. En tant qu’auteur du site, je ne prétends pas avoir tous les tenants et aboutissants du tourisme antillais mais je m’efforce de centraliser au mieux les informations.

 

Pourquoi s’intéresser au secteur du tourisme en particulier ?

Cela s’est fait un peu par hasard. J’ai avant tout une formation en communication mais en dernière année de Master, je me suis penchée sur une problématique tourisme/communication. J’ai commencé mes recherches et je me suis rendu compte de la vacuité qui existait : j’ai donc commencé à publier mes trouvailles sur mon blog comme un journal de bord. Le secteur touristique a ceci d’intéressant qu’il est au carrefour de plusieurs autres domaines : on touche à l’identité, aux relations sociales, aux liens de pouvoir…

 

Le grand public manque-t-il d’informations sur ce secteur ?

Il y a une certaine opacité dans les informations mises à disposition du grand public. On demande à la population de sourire, de servir, d’accepter, de développer, d’investir dans le tourisme sans réellement parler de son impact économique, social, environnemental ; sans aborder les différentes facettes de l’activité, sans toucher du doigt ce qui est parfois tabou.

Au fil de mes recherches, j’ai découvert qu’il existait peu de données factuelles (statistiques, dates-clés, etc.) ou quand elles existent, elles ne sont pas mises à jour. Grâce à mon blog, j’ai découvert que beaucoup de personnes – Antillais ou non, jeunes ou moins jeunes – s’intéressaient au tourisme et à ses enjeux sans nécessairement trouver d’interlocuteur ou de sources d’informations.

 

Le tourisme est-il, selon vous, un des éléments indispensables au développement des territoires?

Oui et non. Il est un des éléments, il n’est pas l’Élément. Le discours ambiant est que le tourisme est l’unique voie de sortie, la seule issue de secours qui permettra aux territoires d’avoir de la croissance. C’est faux. Un territoire mono-économique, qui dépend d’un secteur aussi aléatoire que le tourisme (climat, envie des consommateurs, desserte aérienne, etc.) n’ira pas très loin. En revanche, le développement d’un tourisme à haute valeur ajoutée, à côté d’autres secteurs, peut permettre une croissance de ces territoires.

Mais est-ce que le tourisme permettra de changer un modèle principalement basé sur la consommation et les subventions de tous ordres ? J’en doute.

 

Faut-il essayer de développer un tourisme “Made in France sous les tropiques” ?

Je ne crois pas à un tourisme “Made in France sous les tropiques”. Le territoire doit cultiver ses particularités : un touriste qui veut les États-Unis ira-t-il à Porto Rico ou Hawaï ? Le touriste qui veut Paris, ne viendra pas chercher un “Petit Paris”, qui n’a d’ailleurs aucune Tour Eiffel ou aucun Arc de Triomphe. En revanche, le tourisme antillais doit enfin entrer dans le XXIème siècle, sous peine de continuer à essayer de prendre le train en marche, alors même que la locomotive est loin devant.

 

Sur quels leviers agir lors ?

Il me semble essentiel d’appuyer sur plusieurs leviers en gardant toujours en tête les notions d’excellence, de qualité, d’innovation.

Premièrement, le développement des compétences. Cela passe par la formation initiale et continue. On l’ignore peut-être mais il existe plusieurs formations menant au tourisme à la Martinique, mais bizarrement peu préparent à des postes à responsabilités. Parallèlement, on entend régulièrement des critiques envers les salariés du secteur touristique aux Antilles. Les formations sont-elles de qualité ? Sont-elles adaptées ? Prennent-elles en compte les impératifs du secteur (flexibilité, capacité à parler plusieurs langues, maîtrise du numérique etc.) Les compétences doivent englober du savoir théorique, du savoir-faire et du savoir-être.

Ensuite, l’attitude “Customer-oriented”, c’est-à-dire tournée vers les besoins des touristes pour les satisfaire, voire les anticiper. Si possible, en créer de nouveaux et y répondre. On ne peut pas obliger toute une population à être au service du touriste mais une attitude “customer-oriented” est fondamentale pour ceux qui travaillent dans le secteur. On apprécie d’être bien traité ailleurs par ceux qui nous apportent un service, il doit en être de même chez nous.

Il y a aussi le numérique : les organismes, les entreprises et les personnes qui travaillent dans ces lieux doivent maîtriser le web ou tout au moins comprendre ses rouages et ses enjeux. Cela conduira certainement à une autre façon de considérer le marketing : plus proche des consommateurs, plus interactif. Le web permet d’exister et de communiquer à l’échelle mondiale, alors que les Antilles le font souvent encore à l’échelle locale.

Les infrastructures constituent également un levier important : il ne s’agit plus de construire des hôtels de centaines de chambres que l’on espère remplir avec des vols charters. Croire qu’une piscine et deux transats font un hôtel ou un restaurant c’est également se leurrer. Ou alors, viser une clientèle à pouvoir d’achat très bas. Il faut rénover l’existant mais surtout développer des concepts originaux avec des services innovants. Dans les infrastructures, la thématique du transport est également prépondérante et pas seulement l’aérien. Je l’ai dit à plusieurs reprises sur mon blog, mais un système de transport en commun performant serait certainement très utile.

Enfin, l’offre touristique : concrètement, que propose-t-on au touriste une fois qu’il est sur place ? Qu’est-ce qui va faire qu’il va non seulement se souvenir de la Martinique mais en plus en parler pour donner envie à d’autres d’y revenir ? Que peut-il faire par temps de pluie par exemple ? Quels sont les sites qui peuvent accueillir des enfants ? La Martinique se vante régulièrement d’avoir de nombreux atouts naturels et culturels comme si cela n’existait pas dans d’autres destinations. Celles qui réussissent sont avant tout celles qui mettent en scène leur offre touristique, qui l’enrichissent, qui lui donnent de la valeur, qui créent de l’inattendu auprès des touristes, qui lui donnent un effet “waouh”.

 

Ne faut-il pas, avant tout, une vraie prise de conscience des Guadeloupéens comme des Martiniquais sur la nécessité de développer le secteur ?

C’est une phrase récurrente. Évidemment, tous les Antillais ne s’intéressent pas à parts égales au tourisme, comme tous ne s’intéressent pas à l’agriculture, la pêche ou l’industrie solaire mais il y a des interrogations, une volonté d’information, une envie forte de donner son avis chez certains.

Les Martiniquais et les Guadeloupéens ont assez de sens critique pour voir ce qui ne va pas, mais les solutions nous manquent parfois ou nous semblent inaccessibles. Ceux de ma génération qui ont souvent voyagé, vécu ou étudié à l’étranger se rendent compte des obstacles qui entravent le développement touristique mais n’ont pas nécessairement l’envie ou le courage de les affronter.

Nous sommes également plus lucides et plus formés : nous prenons conscience que le tourisme nous a jusqu’à présent échappé et je ne suis pas sûre que l’on se contente uniquement de postes d’exécution sans pouvoir activement être impliqués. On refuse la fausse participation active. J’ai confiance en ma génération.

 

Plus d’infos sur 

www.veilletourismeantilles.com

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