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Développement durable, analyse : peut-on être propre et rentable ?
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Développement durable, analyse : peut-on être propre et rentable ? 

 

Les entreprises qui adoptent de bonnes pratiques environnementales ou développent des activités en lien avec le développement durable ont des taux de croissance excellents !

Julien Vermeire, ingénieur à l’ADEME

Le développement durable, une notion s’impose depuis les années 1970 et souligne la finitude écologique de la Terre liée aux limites planétaires sur le long terme. Elle a fait cou-ler beaucoup d’encre, dicté des réglementations et mobilisé, fort heureusement, un nombre croissant de décideurs. Face aux dégâts qu’engendre l’activité humaine – pollution, inondations, canicules… – nous sommes tous impliqués, consommateurs, gouvernements, collectivités locales. En ligne de mire figurent aussi, bien sûr, les entreprises, elles qui représentent 75 % de l’activité mondiale.

Agir en adéquation avec les fondamentaux du développement durable, c’est répondre aux principes de l’efficience économique, de l’équité sociale et de la responsabilité environnementale. L’enjeu ? Allier profits, personnes et planète. Energies renouvelables, économie circulaire, déchets, responsabilité sociale des entreprises, autant de domaines où s’épanouit l’activité économique et prouvent que oui, le business peut être vertueux et rentable. Démonstration avec Julien Vermeire, ingénieur à l’ADEME en charge des questions de déchets et d’économie circulaire.

Par Julie Clerc

 

” La transition énergétique génère de l’activité qui n’est pas délocalisable.”

Julien Vermeire, ingénieur à l’ADEME

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Le développement durable est-il un crédo creux ?

Julien Vermeire : Pour les territoires ultramarins, c’est précisément l’inverse : le développement durable est une opportunité réelle, qui répond à leurs limites intrinsèques et à la crise économique, sociale et environnementale qu’ils subissent.   

Sur nos territoires, ce sujet a longtemps été traité de manière marginale. Les acteurs ne se sont saisis de ces enjeux que très récem-
ment. En Guadeloupe, il y a quinze ans, 95% des déchets étaient enfouis. A contrario, aujourd’hui 32 % des déchets sont valorisés. S’ils sont insuffisants au regard de la réglementation, ces progrès ont un impact très positif sur le territoire, sur le plan environnemental bien sûr, mais aussi économique. D’après une étude de l’Observatoire des déchets de la Guadeloupe, en 2016, le secteur des déchets employait 920 salariés, soit plus de 10% de l’emploi liés à l’industrie (9 100 au total). La progression est remarquable, puisqu’en 2014 seuls 749 personnes travaillaient dans ce domaine. Même constat pour le secteur de l’énergie, qui totalise en Guadeloupe plus de 1327 emplois en 2016 contre 1137 en 2013 (source : OREC). Boosté par le développement des énergies renouvelables, l’énergie dans les DOM est donc un secteur porteur !

La consom’action : slogan ou réalité ?

Les produits et services en adéquation avec les enjeux du développement durable répondent à des aspirations des consommateurs et à une demande en constante augmentation. En France, la consommation de produits labélisés « bio » a littéralement explosé : son chiffre d’affaire est passé de 1,5 milliard d’euros en 2010 à plus de 7,5 milliards en 2016. C’est un changement de paradigme dans la consommation des Français, conscients des impacts sur l’environnement des produits qu’ils consomment, et soucieux d’acheter des produits réputés meilleurs pour leur santé. 

Peut-on être propre et rentable ?

Les entreprises intègrent de mieux en mieux cette dimension car elles n’ont plus le choix : la crise économique paupérise la population et le coût des matières premières explose. En d’autres termes, les produits sont de plus en plus chers à produire et la population a de moins en moins de moyens pour les acheter. Les entreprises doivent donc réduire leurs externalités négatives et faire des économies d’énergie, limiter leurs pertes et réduire leurs déchets. D’ailleurs, avec l’opération « 49 Entreprises témoins », l’ADEME a démontré que des économies financières sont facilement réalisables sur leurs consommations de matières et d’énergie, mais aussi sur leurs déchets, en mettant en œuvre des actions à temps de retour court.

Encore récemment, contraintes de mettre en place des dispositifs pour limiter leurs impacts, les entreprises envisageaient l’environnement comme une externalité négative, une charge supplémentaire. Aujourd’hui au contraire le développement durable est de plus en plus perçu comme une opportunité. Les entreprises qui adoptent les bonnes pratiques environnementales ou qui
développent des activités en lien avec le développement durable sont des entrepri-
ses « motrices » : leurs taux de croissance sont généralement excellents ! Innovan-
tes, elles se positionnent sur des niches de marché et disposent ainsi d’une visibilité de long terme de leur croissance. 

Guyane, Martinique et Guadeloupe sont-elles des territoires pilotes ?

Citons le Groupe Bernard Hayot, qui a ins-tallé des centrales photovoltaïques sur
67 000 m² de toitures en Martinique, en Guadeloupe, à la Réunion et en République dominicaine, évitant ainsi l’émission de plus de 10 000 tonnes de CO2 par an. L’énergie produite représente la consommation de près de 4 000 foyers. En Guadeloupe, le groupe a installé sur le toit du centre commercial Destreland 19 000 m² de panneaux solaires. L’énergie produite est autoconsommée. L’installation fournit 30 % des besoins électriques du centre. On peut multiplier les exemples qui démontrent qu’entre business et environnement, il y a plus de synergies positives qu’on pourrait le croire !

Les trois départements sont conscients de leurs difficultés et des limites du modèle économique actuel dit « linéaire » : on importe, on consomme, on jette. Avec, en contrepartie, déchets, gaz à effet de serre et chômage de masse ! 

Nous devons réagir. En persistant dans ces modèles, les territoires courent à leur perte. L’urgence est réelle : la population de Martinique et de Guadeloupe ne cesse de se réduire et leurs forces vives, les 20-40 ans, quittent le territoire. Il y a urgence à relan-
cer l’activité sur ces territoires qui sont prêts à relever les défis de la transition. Guyane, Martinique et Guadeloupe se sont fixés des objectifs ambitieux. Comme d’être autonomes du point de vue énergétique d’ici à 2030 et ainsi passer d’une énergie produite à partir de ressources fossiles (entre 80 et 90 % selon les départements) à une énergie 100% renouvelable. 

En Guyane, cet objectif techniquement
réalisable implique 600 millions d’euros d’investissement d’ici 2028. L’impact sur l’emploi serait remarquable car plus d’un millier de postes en découlerait. L’ADEME Guyane travaille avec l’ONF, l’Etat et les acteurs de la filière à la mobilisation de la biomasse selon des procédés totalement innovants qui pourront s’exporter dans les pays voisins. Avec, à la clé, une création d’emploi phénoménale : 10 emplois/MW contre 1 pour le diesel !

En Guadeloupe et en Martinique, de nouveaux parcs éoliens verront bientôt le jour. En Guadeloupe, le parc en construction à Sainte-Rose sera le plus grand des Antilles et produira 35 GWH d’électricité, soit la consommation annuelle de 17 000 personnes. Mais la particularité de ce parc est d’être « intelligent » : doté d’un système de stockage sur batteries couplé à une smart grid, le système permet de prévoir la quantité d’électricité produite 24 heures en avance, et ainsi d’informer EDF du volume qui sera injecté sur le réseau. Ce qui lui permettra en retour de savoir quelle quantité produire. 

L’exploitation du flux géothermal devrait également se développer dans les Antilles. D’autres projets très innovants existent et devraient émerger. Parmi eux, l’exploitation de l’énergie thermique des mers permet de produire de l’électricité grâce à la différence de température entre les eaux superficielles et les eaux profondes des océans.

Quel intérêt pour les entreprises locales ?

En favorisant l’émergence de multiples sources de production qu’il va falloir construire et entretenir, la transition énergétique génère de l’activité qui n’est pas délocalisable. C’est l’un de ses atouts fondamentaux.

Les prochaines années verront se multiplier les initiatives et le déploiement de « petites » unités de productions énergétiques décentralisées. Nous pourrons produire une électricité verte à l’échelle de l’habitat, de l’îlot, du quartier, du lotissement ou de la zone d’activités. Car la tendance est nette : nous allons vers la décentralisation de la production. Ces modèles sont particulièrement intéressants sur nos territoires car ils profiteront à un grand nombre d’acteurs plutôt qu’à une ou deux « grosses entités ». 

Et les déchets ?

Même si nous avons toujours besoin de gros outils industriels pour traiter les volumes résiduels, un tri optimal des différentes fractions des déchets permettrait de déve-
lopper des modes de gestion de proximité, créateurs d’activité et d’emplois. En Guadeloupe ou en Martinique, la gestion de proximité des déchets organiques se développe. Ce modèle consiste à traiter ses déchets organiques sur place. L’intérêt est double : d’une part on s’affranchit des charges de transport et de traitement, d’autre part on produit un amendement organique pour enrichir les sols. En Guadeloupe, une association lauréate d’un de nos appels à projet, l’Association pour l’Education Populaire de Saint-Martin de Parres, a développé une activé de conseil en gestion de proximité des biodéchets. Elle s’adresse aux cantines scolaires, établissements de santé , restaurants, zones d’activité, lotissements…

Par ailleurs, certaines pratiques « ancien-
nes » avaient un sens environnemental et un bénéfice économique pour les territoires. Un exemple ? La consigne des bouteilles de verre. Tous les ans, rien qu’en Guadeloupe, 3 millions de bouteilles en verre sont importées pour contenir le rhum. Les aberrations de nos modèles actuels font qu’il revient moins cher à l’industriel d’acheter ces bouteilles en Métropole plutôt que de les nettoyer et de les réutiliser sur place. Or la consigne pourrait être à l’initiative de la création d’une nouvelle filière économique et permettre à une multitude d’acteurs de développer une activité (collecte, transport, nettoyage).

Idem pour la réparation de nos objets : nous sommes tous gênés d’avoir à jeter un appareil qui ne fonctionne plus car souvent le coût de la réparation est prohibitif au regard du prix du neuf. Or réparer ses objets plutôt que de les jeter est bénéfique pour l’environnement mais aussi pour l’emploi local. Jusque dans les années 1960, ces petites mains fleurissaient. Voilà une opportunité pour redynamiser les centres bourgs !

Nos territoires sont des pilotes de la transition écologique, mais je crois qu’il faut aussi avoir l’humilité de reconnaitre le niveau d’où nous partons avant de dresser un bilan trop hâtif. Il est légitime de s’impatienter, mais nous devons laisser le temps aux acteurs  de saisir ces opportunités et de déployer des activités dans ces domaines. 

Nous allons y arriver ! C’est ma certitude.  

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