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SAFER : la terre aux agriculteurs
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SAFER : la terre aux agriculteurs 

Missionnée par l’Etat, la SAFER (société d’aménagement foncier et d’établissement rural) assure la transparence du marché foncier rural dans un but unique : pérenniser l’activité agricole. 

Par Julie Clerc

Une SAFER est d’abord l’ambassadrice de l’intérêt général. Société anonyme sans but lucratif, sous tutelle des ministères en charge de l’agriculture et des finances, les SAFER sont présentes sur l’ensemble du territoire métropolitain et dans trois DOM : Guadeloupe, Martinique et Réunion. Administrateur de la SAFER de Guadeloupe depuis vingt-et-un an et président du conseil d’administration depuis dix-huit ans, Rodrigue Trèfle est exploitant agricole de profession. Depuis huit ans, il en assure aussi la direction générale, poste opérationnel qui lui a permis de redynamiser la situation financière de la structure. Pari tenu : la SAFER de Guadeloupe est aujourd’hui une société bénéficiaire qui assume pleinement son rôle de régulateur du marché foncier rural.

Installer les jeunes agriculteurs 

Ses missions ? La protection du foncier rural d’abord. « La SAFER s’assure que les terrains agricoles sont réellement dédiés à l’activité agricole », explique M. Trèfle. « En installant de jeunes agriculteurs, elle péren-nise l’activité agricole d’une région donnée. »
Pour ce faire, elle dispose d’un outil de taille : le droit de préemption. « Le code rural oblige les notaires à nous informer des cessions de biens immobiliers. Un comité technique départemental – où siègent collectivités, syndicats et organisations agricoles – analyse le dossier et statue. S’il est prouvé que la parcelle est destinée à un exploitant agricole, et que le prix est conforme au marché, la SAFER ne préempte pas », explique le PDG. « Préserver l’activité agricole nous permet aussi de limiter le mitage, ces constructions, souvent illicites dispersées dans un paysage naturel.» Dans le viseur de la SAFER, vous l’aurez compris, il y a cette prolifération anarchique de constructions qui hérissent nos campagnes.

« Notre priorité absolue, c’est de permettre à des jeunes qui disposent d’une formation agricole d’accéder au foncier au moindre coût. Toute acquisition de foncier réalisée par la SAFER est faite dans ce but ! », souligne Rodrigue Trèfle. Une bonne nouvelle quand on sait que l’âge moyen des agriculteurs guadeloupéens est de 55 ans. Dans dix ans, ils seront à la retraite, il faut assurer la relève. Dans ce combat, la SAFER a un allié : le lycée agricole de Convenance, réputé pour la qualité de ses enseignements. 

Concrètement, deux cas sont envisageables. Soit une parcelle achetée dans le cadre d’une préemption est vendue à l’agriculteur qui en jouit en pleine propriété.
« Soit elle provient du stock de la SAFER. Elle est alors achetée par un GFA (groupement foncier agricole). L’agriculteur devient sociétaire du GFA et ne paie que 40% de la valeur du terrain. La Société d’Epargne Foncière Agricole de la Guadeloupe (SEFAG), dont les actionnaires sont le Crédit Agricole SA, le Conseil départemental et la SAFER apporte les 60% restants » précise le PDG. La SAFER met à disposition le foncier. Pour l’accompagnement de l’exploitant agricole, la Chambre d’agriculture prend le relai.

Seconde mission : accompagner le développement de l’économie locale et l’aménagement durable du territoire. Main dans la main avec collectivités territoriales, conservatoires régionaux ou agences de l’eau, la SAFER facilite la réalisation de projets agricoles et environnementaux, zones d’activité économique, zones d’habitat rural ou infrastructures collectives. « Un projet de déviation de route qui passe sur des terrains agricoles ? La SAFER permet de libérer les surfaces agricoles impactées et réinstalle les agriculteurs concernés grâce à son droit de préemption », résume M. Trèfle.

Troisième mission : la protection de l’environnement. Pour protéger ressource en eau, biodiversité et paysages, la SAFER peut préempter des terrains situés sur un littoral, une mangrove ou une forêt par exemple. « Dans ce cas, les terrains que nous acquérons sont vendus soit à une collectivité publique, soit au Conservatoire du littoral. »

Tony LANCLUME (conseiller foncier BT), Yannick BOC (attachée de direction), Benoît BERLET (conseiller foncier GT), Rodrigue TREFLE (président directeur général)

Sécuriser le foncier

En luttant contre la spéculation, la SAFER protège l’activité agricole. « En réalité, les ventes entre agriculteurs sont rarissimes : 90 % des dossiers qui nous sont transmis par les notaires font l’objet d’une préemption avec révision de prix. Souvent, des terrains valant 6000€ l’hectare sont vendus six fois le prix. Ceux qui souhaitent les acquérir spéculent sur le fait qu’un jour ils seront déclassés et deviendront constructibles. Or à un tel prix, aucun agriculteur ne peut ache-ter bien sûr ! », s’insurge M. Trèfle. « Le rôle de la SAFER est de réguler le marché : elle s’assure que les terrains sont cédés à des prix acceptables », ajoute le PDG, qui pointe du doigt « ces pseudo-agriculteurs qui détiennent une carte d’agriculteur mais pas un pied de canne et n’ont qu’un seul objectif : spéculer sur les terrains agricoles. »

Un stock issu de la réforme foncière

Mettre des terrains à disposition des agriculteurs, c’est bien. Encore faut-il avoir de la ressource. En 1981, à la faveur de la réforme foncière initié par l’Etat, la SAFER a acheté aux sociétés sucrières 10 800 hectares en vue d’y installer des agriculteurs. Un stock conséquent. « Cette réforme devait durer quinze ans, elle ne se finalise qu’aujourd’hui. On mettait en place une nouvelle génération d’agriculteurs. Avant, on n’avait pas affaire à des exploitants agricoles mais à des colons, qui confiaient leur récolte à l’usine qui prélevait 15 % de la recette. Un agriculteur, lui, vend sa canne et paie ses charges. Cette démarche professionnelle a été intégrée lentement », analyse M. Trèfle. Au total, depuis 1981, la réforme a permis d’installer 700 agriculteurs sur 7000 hectares.

Objectif : mobiliser les terres non exploitées 

La SAFER le revendique clairement. « La Guadeloupe dispose d’environ 9000 hec-tares de terrain en friche. Sur le papier, la loi sur les terres incultes nous permet d’y installer de jeunes exploitants agricoles. Elle oblige tout propriétaire de terrain agricole soit à le mettre en production, soit à le vendre à un agriculteur. Nous ferons appliquer cette loi dès que la CDAF (commission départementale d’aménagement foncier) sera mise en place par le Conseil départemental. » 

Pour M. Trèfle, l’île de la Réunion, qui de longue date a engagé ce travail sur les terres incultes, est un exemple. « En quinze ans, 3000 hectares de friche ont été mis en production sur 6500 recensés. La Réunion nous apprend aussi que les aides publiques efficaces sont celles octroyées à hauteur des résultats. En Guadeloupe, 3400 agriculteurs travaillent à temps plein, pour 5000 doubles actifs. C’est l’inverse à la Réunion, où les aides publiques sont versées en priorité à ceux qui vivent de l’agriculture. La Réunion est le territoire qui défend le mieux l’agriculture domienne grâce à des filières professionnelles ! L’agriculture guadeloupéenne devrait s’en inspirer et se professionnaliser. La mobilisation des terres incultes est primordiale pour mettre en place de jeunes agriculteurs formés et développer une agriculture performante » soutient Rodrigue Trèfle. Qui conclut : « C’est le défi que s’est fixé la SAFER pour notre territoire. »

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