La Guyane est le département français qui compte le plus de maladies tropicales « négligées ». Des affections, telles la lèpre et la leishmaniose, pour lesquelles l’ARS mobilise toute l’année des missions délocalisées auprès des populations les plus exposées. Le point avec Dr Romain Blaizot, dermatologue spécialiste en pathologies tropicales à l’hôpital de Cayenne et responsable de la lutte anti-hansénienne (lèpre). – Texte Lia Mancora

Dr Romain Blaizot - dermatologue spécialiste en pathologies tropicales - Hôpital de Cayenne
Dr Romain Blaizot, dermatologue spécialiste en pathologies tropicales à l’hôpital de Cayenne

Maladies tropicales négligées… De quoi parle-t-on ?  

Dr Romain Blaizot : Ce qu’on appelle les maladies tropicales négligées (MTN) sont des maladies qui affectent des populations précaires avec peu d’accès aux soins. L’OMS (organisation mondiale de la santé) établit une liste précise de ces maladies, mise à jour régulièrement, on en dénombre une vingtaine. Faute de médiatisation, ces pathologies qui touchent des communautés appauvries intéressent peu la recherche pharmaceutique et les plans de prévention, mais représentent malgré tout un enjeu de santé publique. 

« Il y a un bout de France largement exposé aux maladies tropicales négligées. »

Quelles principales pathologies retrouve-t-on en Guyane ? 

Sur le plan cutané, on compte la leishmaniose (200 à 300 cas par an), la lèpre qui représente une dizaine de cas par an, ou encore l’ulcère de buruli causé par une bactérie qui se développe dans la peau. Figurent aussi la dengue, à l’origine d’éruptions cutanées, et les morsures de serpent source d’envenimations parfois graves, récemment rajoutées par l’OMS.

Hors pathologies dermatologiques, s’imposent les parasitoses digestives vectrices de possibles problèmes de croissance et de dénutrition chez l’enfant… Il y a donc un bout de France largement exposé aux maladies tropicales négligées qui, si elles ne sont pas des priorités de recherche ou de santé publique, peuvent avoir des répercussions individuelles graves et invalidantes.

Dans le cas de la lèpre, le médicament fait l’objet d’une « administration sécurisée », où le patient prend son traitement devant le médecin.

Quels sont les facteurs géographiques et environnementaux favorisant ces maladies ? 

L’environnement équatorial joue un rôle déterminant. A l’image de l’ulcère de buruli, transmis via une contamination aquatique, et dont l’agent pathogène (cousin de la tuberculose), n’existe qu’en Afrique de l’ouest, en Australie et en Guyane. La lèpre, dont la contagion se fait d’homme à homme, profite, elle, de certaines configurations de lieux de vie et de travail où domine une certaine promiscuité entre individus, comme dans les communautés des Noirs marrons du fleuve le Maroni ou chez les orpailleurs brésiliens.

« Faute de médiatisation, ces pathologies qui touchent des communautés appauvries intéressent peu la recherche pharmaceutique et les plans de prévention. »

Ces maladies sévissent surtout dans les communes de l’intérieur, quels types d’actions mettez-vous en place ? 

Comme les territoires des Noirs marrons et des Amérindiens sont les plus touchés par ces pathologies tropicales négligées, il nous est nécessaire d’adopter une approche communautaire et anthropologique pour tout message préventif ou pour connaître l’image véhiculée par une maladie. La vision ou l’approche de la médecine diffère souvent entre des Créoles et des Européens de la côte et les populations d’intérieur. Avant d’installer des toilettes dans un village amérindien, en cas de parasitoses digestives, il faut par exemple se soucier du ressenti particulier qu’a cette communauté vis-à-vis des déjections humaines. Comme en cas de pathologies dermatologiques, on doit se demander combien de temps un patient a utilisé des remèdes traditionnels avant de venir consulter. 

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Des traitements existent-ils malgré tout ? 

Pas toujours. On dispose des traitements pour certains parasites, mais pas d’un panel suffisant de molécules, faute d’un soutien active de la recherche phramaceutique. Les molécules dont nous disposons sont les mêmes depuis 20 ou 30 ans, avec certains effets secondaires et une efficacité variable selon les cas et les souches de pathogènes. La situation est cependant meilleure que dans certains pays également concernés par ces pathologies, Afrique ou en Asie, où le taux de mortalité est plus élevé. 

Les médecins sont parfois amenés à réaliser des prélèvements dans le cas d’épidémies. Ici à Camopi, en 2018, lors d’une épidémie de toxoplasmose.

En Guyane, quel est l’impact de ces pathologies sur la santé publique ? 

Il n’est pas anodin. Si on considère la lèpre, dans les années 2000, l’incidence avait beaucoup diminué puis nous avons de nouveau dépassé le seuil de “problème de santé publique majeure” fixé par l’OMS (1 /10 000 hab.). Il s’agissait peut-être seulement de 10 nouveaux cas par an, mais ce n’est pas complètement négligeable sur une population de 300 000 habitants. Entre 2015 et 2021 (les données sont en cours de publication, ndlr), grâce au centre de lutte anti-hansénienne, l’incidence a été réduite et nous sommes repassés en dessous de ce seuil. Le cas de la lèpre est intéressant car comme la maladie se transmet entre individus, une bonne prise en charge est la seule manière de la contrôler. Et on sait qu’on peut la faire disparaître.

La leishmaniose, elle, est transmise par les piqûres de moustique et représente un autre type d’enjeu de santé publique : on peut la traiter mais pas l’éradiquer. Ces deux principales pathologies sont au cœur des missions délocalisées de dermatologie, que nous menons régulièrement tous les un, trois ou six mois auprès d’une dizaine de communes.  

« Il nous est nécessaire d’adopter une approche communautaire et anthropologique pour tout message préventif ou pour connaître l’image véhiculée par une maladie. »

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