Panorama des aires marines protégées

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EWAG

Les îles de la Caraïbe sont connues pour faire partie des 36 hotspots de la biodiversité mondiale. Une richesse que l’on dit “à préserver”. Mais comment et de quoi faut-il protéger une aire ? D’autre part, comment créer un espace de protection limité dans un élément aussi mouvant et changeant que la mer ? Pourtant, au sein de ces fameuses aires, en fonction d’objectifs fixés par rapport à des enjeux spécifiques, le pari est pris d’appliquer une réglementation, avec, quand cela est possible, des contrôles effectués par une équipe dédiée. Les types de gestionnaire de ces espaces protégés sont divers, mais assurent généralement un suivi de l’évolution du milieu, en particulier grâce à des projets de recherches scientifiques. Selon l’environnement, le climat et les espèces qui s’y trouvent, chaque réserve a ses spécificités et un fonctionnement qui lui est propre. Guadeloupe, Martinique, Guyane et Saint-Martin ont tous un peu de cette richesse et parce qu’on ne peut concrètement pas surveiller tout l’océan c’est d’abord sur ces fameuses aires marines protégées que se concentrent les efforts avec à chaque écosystème, des problématiques et des solutions différentes. 

Guadeloupe – La plus ancienne aire marine protégée

aires marines protégées

Les aires marines protégées du parc naturel de Guadeloupe sont réunies en cœurs de parc, protégeant ainsi un espace de près de 30 000 hectares. Ces cœurs de parc ne constituent pas les seuls espaces marins protégés en Guadeloupe mais en représentent néanmoins la majorité et sont sous surveillance depuis 1987.

Des réglementations

« En France », explique Noémie Léger, garde moniteur au Parc national de Guadeloupe, « le cœur de parc est un des plus hauts niveaux de protection et pour aller vers plus de protection de ces cœurs, il y a, autour, ce que l’on appelle une air maritime adjacente de 130 000 hectares, servant de zone tampon ». Chaque cœur de parc a sa propre réglementation et la façon la plus simple d’être au fait de ces dernières est via l’application Nave&Co. « l’application, avec un pop-up, indique quand un usager entre dans une zone protégée et fournit la réglementation spécifique du cœur en question. Parfois, en fonction de l’histoire du cœur, comme celui de Pigeon, il a fallu faire des compromis et maintenir des activités économiques comme la plongée. »

Adaptation et coopération

Chaque cœur de parc a été défini et délimité en fonction d’études menées au préalable. « L’enjeu principal est la protection d’un environnement mais surtout d’un patrimoine, d’une biodiversité unique et particulièrement riche. Le pôle marin du parc comprend deux agents de développement local, qui “aident les communes à mettre en place des dispositifs en faveur de l’environnement”. En qualité d’expert, ils donnent leur avis et ont la possibilité d’appuyer les acteurs politiques et économiques. » Grâce à ce fonctionnement, la ville de Deshaies a installé des filets en sortie de rivière pour la récupération de déchets.

Recherches et sensibilisation

L’ancienneté du parc lui confère le privilège d’un recul plus important sur la partie recherches. Comme le précise Noémie Léger, « Globalement, le résultat n’est pas très positif, en particulier avec la prolifération d’algues qui modifient l’équilibre de récif ». Si, dans l’aspect physique, le milieu ne semble pas aller en s’améliorant, des changements positifs sont observables. « Le braconnage en cœur de parc a beaucoup diminué et les gens y sont plus sensibles. » De 2012 à 2016, un suivi des coraux de Pigeon a été fait, et a donné lieu à un rapport et un article scientifique. « Cela permet de montrer un avant et un après. Ce sont des supports pédagogiques que nous transmettons aux décideurs. »

Aire marine protégée de la Martinique – L’exception gestionnaire

S’il existe en Martinique deux aires marines protégées (Trinité et Prêcheur) et deux zones de cantonnement de pêche (îlet Ramier et Vetiver), le territoire semble sortir son épingle du jeu sur le plan gestion en associant acteurs économique et politiques au sein du parc naturel marin créé en 2017. Un atout qui devrait encourager des prises de décisions efficaces et cohérentes.

Fonctionnement inclusif

53. c’est le nombre d’acteurs composant le conseil de gestion du Parc naturel Marin. Celui-ci se réunit, au minimum, trois fois par an et autant de fois que nécessaire, en fonction des projets émergeants. « Si un projet nécessite un avis conforme du parc, nous nous réunissons », explique Aude Brador, directrice déléguée. « Cela peut être le cas à l’occasion de l’installation de câbles sous-marins, de station de traitement des eaux usées ou encore de la mise en place de zones de mouillage ». Depuis sa création, le parc s’est rapproché des acteurs de la mer, a publié son plan de gestion et est en cours d’élaboration des actions à mener pour entamer une phase plus concrète. « L’idée du parc est de dire qu’on ne vient pas faire un truc en plus, même si on est un truc en plus. » 

Mouillage, mouillage, mouillage

Au-delà d’appliquer les réglementations, pour Aude Brador, « l’enjeu transversal c’est l’organisation du plan d’eau avec des zones de mouillage, car cela permet de toucher tous les secteurs ». Par l’organisation de mouillages passe la protection des fonds que les ancres détériorent. L’idée derrière est également d’organiser le paysage. « Le terrestre dispose par exemple d’un PLU*, mais il n’y a pas eu la même réflexion pour le milieu marin. Les collectivités n’ont pas forcément réfléchi à ce qu’elles veulent y faire comme activités et comment elles font le lien avec le territoire terrestre. La question du mouillage amène aussi des réflexions sur les déchets, les bateaux hors d’usage… et facilite le travail en faveur des écosystèmes marins car on sait où sont les activités et quelle progression on peut leur donner. » Côté études, le parc a récemment répondu à un appel à projet pour la mise en place d’une thèse sur la compréhension du fonctionnement des zones interdites à la pêche à cause de la Chlordécone. « Il s’agit de comprendre l’arrêt de la pêche sur la biodiversité dans ces zones. » 

*Plan local d’urbanisme

aires marines protégées

Les coeurs de parc : 
Îlet Fajou,
Îlet Christophe,
Îlet La Biche,
Îlets Carénage,
Îlet Kahouanne,
Îlet Tête À l’Anglais,
Îlets Pigeon

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Guyane – Lien terre-mer

La réserve naturelle nationale du Grand-Connétable de Guyane est la seule réserve 100 % marine du département. Caractérisée par un espace rocheux unique sur 7 852 hectares, cette aire marine illustre le continuum terre-mer, autrement dit l’impact que chacun de ces milieux a sur l’autre.

Biodiversité d’exception

Toute la pertinence de cette réserve s’explique par les îles du Grand-Connétable et du Petit-Connétable. Tracez un cercle de 5 km de diamètre autour de l’île du Grand-Connétable et c’est ainsi que s’est définit la superficie de l’aire marine. « Nous ne pouvons pas simplement protéger un rocher au milieu de l’océan », explique Marion Bonné, animatrice au GEPOG. « Le rocher dépend de ce qu’il y a autour et la mer dépend aussi des rochers. L’île du Grand-Connétable a été placé en réserve naturelle en 1992 ». Les poissons des alentours sont consommés par les oiseaux et les poissons profitent de cet habitat spécifique et particulièrement rocheux pour se développer. Les deux milieux sont donc interdépendants. La tortue verte, deuxième plus grosse espèce de tortue au monde, effectue une partie de son cycle de vie dans ces eaux rocheuses. Le mérou géant et le dauphin font également partie des enjeux de protection de la zone, seul espace de Guyane où la pêche est strictement interdite. Cela n’empêche pourtant pas les filets fantômes. « Ce sont des filets abandonnés ou perdus mais qui sont toujours capturant et dérivent en mer au gré des courants. Comme la zone est rocheuse, beaucoup de ces filets restent dans les environs. » La réserve n’est pas quotidiennement surveillée. Comme le déplore Marion Bonné, les caméras normalement disposées sur l’île auraient été volées.

Une île exceptionnelle

Sur 4 000 km, la réserve du Grand-Connétable est le seul habitat où 6 variétés d’oiseaux nicheurs viennent se reproduire. « À la fin du 19e siècle, une exploitation de guano* s’est installée sur l’île avec tout un système industriel et des centaines de personnes qui y vivaient. Pour récupérer la pierre, ils ont fait exploser l’île. Cette pierre était ensuite concassée. Des milliers d’oiseaux vivaient sur l’île avant et les excréments étaient utilisés partout dans le monde dans le secteur agricole pour amender les champs. À la suite de la première guerre mondiale, les engrais chimiques se sont développés et l’exploitation s’est arrêtée. Nous comptons aujourd’hui 10 000 couples de sternes de Cayenne qui viennent se reproduire. Préserver l’aire marine du Grand-Connétable est, pour l’animatrice, un enjeu mondial, car pour les sternes de Cayenne par exemple, « c’est un tiers des couples au monde qui viennent s’y reproduire ».  

*engrais à base d’excréments d’oiseaux

aires marines protégées

Saint-Martin – une aire marine protégée créée par et pour ses habitants

Saint-Martin est une île aux ressources, notamment en eau, limitées. « La population y était réduite, puis tout a basculé avec le développement du tourisme », explique Julien Chalifour, responsable scientifique. « Les habitants se sont aperçus de cette dynamique à l’époque et se sont inquiétés en voyant les espaces naturels se morceler et se détériorer ». Ainsi, sous leur impulsion, pratiquement un tiers de la partie marine française est devenu aire marine protégée.

Zone réglementée

Aujourd’hui, la gestion de la réserve naturelle de Saint-Martin qui englobe 30 km² dépend de l’État qui a confié la mission à une association locale. La réglementation s’y veut stricte. Aucun prélèvement de végétaux, d’animaux ou minéraux n’est toléré, excepté dans le cadre d’une dérogation pour une étude scientifique. Certaines activités sont complètement interdites comme le jet ski ou les sports tractés. « En fonction de problématiques spécifiques à certaines zones, des ajustements sont opérés. Mais une des plus grosses plaies environnementales dans l’Outre-mer français aujourd’hui se sont les espèces exotiques envahissantes. Ça peut être des graines sous les semelles, des animaux qu’on emmène volontairement ou pas avec nous et qui s’échappent et vont impacter les populations locales qui sont déjà sous pression. » D’autre part, toute activité économique qu’il s’agisse de plongée, de transport de passager, de sortie kayak, etc., sont soumises à une autorisation préalable, selon un arrêté préfectoral.

Impact certain

Julien Chalifour, honnête quant aux difficultés rencontrées dans la bonne gestion d’un espace marin protégé, ne cache pas l’impact des activités terrestres sur le milieu marin. « On est dans une zone tropicale avec des régimes de pluies qui varient et cette variation est mal gérée par les réseaux de traitement des eaux. Les stations d’épuration ont du mal à l’encaisser, étant normalement faites pour traiter un volume constant et régulier. » Conséquences, des eaux usées non traitées se déverseraient dans la mer, portant atteinte au milieu marin et sa biodiversité.
« D’autre part, précise Julien Chalifour, nos moyens sont limités face à des problématiques grandissantes d’année en année. La problématique des sargasses n’existait pas il y a quelques années et plus on travaille, plus on s’aperçoit de nouveaux enjeux sur lesquels il y a urgence à intervenir et les moyens ne suivent pas forcément ».

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