Fabienne Priam : « Révéler les trésors de notre biodiversité »
Elle valorise les richesses naturelles martiniquaises en révélant, à travers ses travaux, leur potentiel anticancéreux. Rencontre avec Fabienne Priam, maître de conférences en biologie cellulaire, directrice du département Biologie, géoscience et environnement à l’UFR STE-Université des Antilles.
Fabienne Priam, maître de conférences en biologie cellulaire, directrice du département Biologie, géoscience et environnement à l’UFR STE-Université des Antilles © Jean-Albert Coopmann
Fabienne Priam : « Révéler les trésors de notre biodiversité »
Elle valorise les richesses naturelles martiniquaises en révélant, à travers ses travaux, leur potentiel anticancéreux. Rencontre avec Fabienne Priam, maître de conférences en biologie cellulaire, directrice du département Biologie, géoscience et environnement à l’UFR STE-Université des Antilles.
Comment est née votre passion pour la biologie ?
Enfant, je me voyais avec un stylo rouge à la main, comme ma mère, maître-formatrice. Mais au collège, la biologie m’a captivée. La science de la vie, c’est concret, on palpe, on observe. La dimension clinique m’intéressait également. Mon objectif était donc d’enseigner, mais aussi de faire de la recherche. Bac en poche, j’ai entamé des études de biologie en Guadeloupe, puis à Montpellier.
Votre parcours n’a pas été classique…
J’ai été acceptée pour un master sur les cellules souches à Paris 5 (faculté de chirurgie dentaire) alors que je me prédestinais à être prof de biologie dans le secondaire. Pendant l’audition, j’étais la seule chercheuse parmi des médecins et dentistes. Le directeur m’a dit : « C’est vous qu’on attendait ! »
Sur quoi avez-vous travaillé ?
Ma thèse portait sur la régénération de la dentine, la matière qui constitue nos dents. On cherchait à les faire repousser grâce aux cellules souches. J’ai obtenu mon doctorat avec les félicitations du jury et j’ai été financée par la bourse des Gueules cassées, qui soutenait ces recherches pour les victimes de traumatismes faciaux.
Comment êtes-vous passée de la dentine au cancer ?
Au laboratoire du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), mon poste suivant, j’ai développé des anticorps dirigés contre des récepteurs surexprimés dans les cancers. C’était passionnant de travailler sur des thérapies anticancéreuses. Cette thématique est ensuite devenue l’un de mes principaux domaines de recherche.
Revenue en Martinique il y a dix ans, vous unissez enfin vos deux passions : la recherche et l’enseignement…
Grâce au Pr Juliette Smith Ravin, j’ai intégré l’université des Antilles comme professeure contractuelle avant de devenir maître de conférences en 2017. J’enseigne la biologie cellulaire de la licence SVT jusqu’au master MEEF SVT et je dirige le département Biologie, géoscience et environnement. Parallèlement, je mène des recherches sur notre biodiversité terrestre et marine. Je travaille notamment avec l’Association de recherche en épidémiologie et en biodiversité (AREBio), présidée par le Pr Juliette Smith Ravin et le laboratoire AIHP-GEODE UR6-1 du Pr Pascal Saffache.
« La goyave rose martiniquaise pourrait empêcher la prolifération des cellules cancéreuses de la prostate et du mélanome. »
Pouvez-vous nous parler de vos travaux sur la goyave rose ?
La goyave rose martiniquaise concentre une richesse incroyable en vitamine C, polyphénols (dont l’apigénine) et lycopène. Nous l’avons surnommée le « fruit trois fois merveilleux ». Nous en avons extrait le lycopène et testé, avec l’apigénine, leur action sur des cellules cancéreuses de la prostate et du mélanome. Séparément, ces molécules agissent bien. Mais associées, comme dans le fruit naturel, elles inhibent totalement la prolifération des cellules cancéreuses ! Les résultats sont meilleurs que ceux du resvératrol du raisin. Les études cellulaires sont terminées. Pour passer aux essais pré-cliniques, il faut des financements. Des organismes ont été sollicités.
Vous étudiez aussi le potentiel anti-cancéreux des éponges marines ?
Grâce à l’inventaire Madibenthos réalisé en 2016 par le Muséum national d’histoire naturelle, et aux travaux d’une thèse que j’ai co-encadrée, nous avons testé des éponges endémiques collectées dans nos fonds marins par le Dr Romain Ferry. Deux espèces ont montré des activités anticancéreuses intéressantes sur le cancer du cerveau, la leucémie et le cancer du sein. Nous collaborons avec le Centre de recherche en cancérologie de Marseille (CRCM) pour les tests cellulaires. Les premiers résultats sont très prometteurs. C’est un projet passionnant qui pourrait ouvrir des pistes thérapeutiques innovantes.
Comment gérez-vous le manque de moyens dans vos travaux ?
C’est un défi. Au CEA, un réactif arrive en une semaine ; ici, il faut au moins un mois. Mais nous pouvons nous appuyer sur des partenariats solides, avec le CRCM, le CEA, le CHUM, ou l’Université de Tampa, en Floride. La clé, c’est de créer des passerelles et de fédérer les forces entre les équipes de recherche.
Pourquoi la lutte contre le cancer est-elle si importante pour vous ?
Les cancers du sein et de la prostate frappent durement notre territoire. Ils sont pour la plupart plus agressifs qu’en France hexagonale et touchent des patients de plus en plus jeunes. Tout le monde connaît quelqu’un atteint dans son entourage. L’objectif de mes travaux de recherche est de pouvoir démontrer qu’avec nos plantes, notre biodiversité, on peut contribuer à la lutte contre cette maladie.
Vous travaillez aussi sur la souveraineté alimentaire ?
Oui, avec le laboratoire AIHP-GEODE UR 6-1, nous travaillons sur un projet de cartographie des jardins créoles où poussent les fruits et légumes d’intérêt de notre territoire. En cas de crise majeure, ces jardins seraient vitaux pour notre autonomie alimentaire.
Comment trouvez-vous l’équilibre entre toutes vos activités ?
C’est dense ! Je me réserve le mercredi pour mon fils de 6 ans, c’est non négociable. Les autres jours sont dédiés aux cours à la fac, parsemés de réunions et de moments pour la recherche, la rédaction d’articles. Certains dimanches peuvent aussi être réquisitionnés…
Vos prochains objectifs ?
Passer mon HDR, l’habilitation à diriger des recherches, le plus haut diplôme national. Cela me permettra de diriger des thèses et peut-être, un jour, un laboratoire !
Que diriez-vous aux jeunes, et plus particulièrement aux jeunes filles, qui hésitent à se lancer dans les sciences ?
En biologie, ce sont les femmes qui sont les plus représentées, elles n’hésitent pas à se lancer ! Mon leitmotiv : « Action, réaction ! » Je le répète sans cesse à mes étudiants. Nous sommes nos propres freins. Il faut provoquer la chance. La filière biologie attire énormément, car les débouchés sont nombreux : recherche, enseignement, industrie pharmaceutique, cosmétique, alimentaire… Dès qu’on sait ce qu’on veut, on peut. La nature martiniquaise recèle de trésors thérapeutiques. Notre rôle de chercheurs, c’est de les révéler au monde.
2007 – Doctorat de Biologie Paris 5 (Mention très honorable avec félicitations du jury).
2008 – ATER (Attachée temporaire d’enseignement et de recherche) en biologie à Paris 7 / Laboratoire d’ingénierie des anticorps pour la santé (CEA Saclay).
2010 – Enseignante-chercheuse contractuelle à l’UAG /Équipe de recherche Biosphères.
Depuis 2017 – Maître de conférences en biologie cellulaire à l’UA.
Depuis 2023 – Directrice du département de biologie à l’UFR STE/UA.
2024 – Membre associée au laboratoire AIHP-GEODE UR 6-1.