Office de l’eau Guadeloupe : Sobriété, clé de l’avenir de l’eau
Face à une dégradation accélérée des ressources en eau, l’heure n’est plus au constat mais à l’action. Entre disparition des écosystèmes, pressions humaines et dérèglement climatique, l’Office de l’eau appelle à un changement radical des comportements et à une sobriété des usages.
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Philippe Aurore – Directeur de l’Office de l’Eau Guadeloupe © Lou Denim
Office de l’eau Guadeloupe : Sobriété, clé de l’avenir de l’eau
Face à une dégradation accélérée des ressources en eau, l’heure n’est plus au constat mais à l’action. Entre disparition des écosystèmes, pressions humaines et dérèglement climatique, l’Office de l’eau appelle à un changement radical des comportements et à une sobriété des usages.
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L’Office de l’eau Guadeloupe fête ses 20 ans en 2026. Rappelez-nous quelles sont ses principales missions ? En quoi se distinguent-elles d’autres structures comme le SMGEAG* par exemple ?
Philippe Aurore, directeur général de l’Office de l’eau Guadeloupe : L’Office de l’eau, établissement public territorial créé en 2002, a pour mission principale la préservation des milieux aquatiques. C’est notre cœur de métier : étudier les rivières, les eaux côtières, les nappes souterraines, suivre leur état et agir pour les protéger. Tous les six ans, nous réalisons un état des lieux complet de ces masses d’eau avec un objectif clair : garantir une bonne qualité pour les usages humains, mais aussi pour les écosystèmes. Concrètement, nous analysons ces milieux, nous protégeons les zones humides, nous sensibilisons la population, notamment les plus jeunes, et nous accompagnons les collectivités. Nous finançons aussi, via les redevances, des équipements comme les stations d’épuration pour limiter les pollutions. En revanche, nous ne gérons pas la distribution de l’eau, contrairement à des structures comme le SMGEAG* qui capte, traite et distribue l’eau. Notre rôle est d’agir en amont, de protéger la ressource et le vivant. Nous apportons aussi notre expertise aux décideurs et participons à la construction des politiques publiques de l’eau avec toujours le même objectif : préserver durablement les milieux.
*SMGEAG : syndicat mixte de gestion de l’eau et de l’assainissement de Guadeloupe.
« Notre rôle est d’agir en amont, de protéger la ressource et le vivant. »
L’état des lieux, publié en janvier de cette année, dresse un constat alarmant, quels sont les principaux points d’urgence en Guadeloupe ?
L’état des lieux est effectivement alarmant. On observe une dégradation globale : des masses d’eau qui étaient en bon état passent en état moyen, et celles qui étaient déjà fragiles basculent vers un état médiocre, voire mauvais. Lorsque nous parlons de masses d’eau, cela concerne l’ensemble de nos ressources en eau sur le territoire : les 47 cours d’eau, les 11 eaux côtières (littoral), les nappes souterraines, mais aussi le plan d’eau de Gaschet (lac) à Port-Louis. Et sur l’ensemble, la tendance est clairement à la dégradation.
Pour bien comprendre, nous évaluons la qualité de l’eau selon deux critères définis par la directive-cadre de l’eau à l’échelle européenne : l’état chimique et l’état écologique. L’état chimique, c’est la présence de polluants dans l’eau – pesticides, métaux lourds… Sur ce point, la situation est globalement correcte. En revanche, tout ce qui concerne l’état écologique (poissons, plantes, micro-organismes, berges…), nous assistons à une vraie dégradation. Cette situation est directement liée aux activités humaines.
Un bilan alarmant
– Les cours d’eau sont en majorité en état écologique moyen et en bon état chimique, mais 24 sur 47 sont en risque écologique (horizon 2033) et 14 en risque chimique.
– Concernant le littoral, 5 sites sont en état écologique moyen et 5 en état médiocre. La majorité est en risque écologique et chimique (exception pour les Saintes).
– 3 masses d’eau souterraines ne sont pas considérées à risque, deux présentent un risque à l’horizon 2033.
– Le plan d’eau de Gaschet à Port-Louis présente un risque écologique.
Concrètement, quels risques fait peser la dégradation de l’eau sur les rivières, les plages et la vie quotidienne ?
Le risque est élevé. D’abord il y a la disparition progressive de la vie : les écosystèmes s’appauvrissent. Ensuite, plus l’eau est dégradée, plus elle coûte cher à traiter. Il y a donc un impact économique. Et cet impact touche aussi l’attractivité du territoire : si des rivières, des plages ou des sites sont fermés pour pollution, cela pénalise directement le tourisme. Les espaces encore préservés se réduisent au fur et à mesure. Tout cela se fait progressivement, mais c’est déjà en cours. C’est toutefois un enjeu global, bien au-delà de la Guadeloupe. La pollution est partout, jusque dans les zones les plus isolées du monde. Nous sommes tous concernés et embarqués dans la même réalité. Il faut donc changer de modèle et miser sur un développement réellement durable. Sinon, nous allons vers la perte des écosystèmes, et à terme, la nôtre.
Quels gestes ou réflexes chacun peut adopter pour mieux protéger ces ressources ?
Il faut radicalement changer nos habitudes et se rappeler que protéger l’eau, c’est protéger la vie. Si nous continuons à dégrader ces milieux, c’est nous-mêmes que nous mettons en danger. Concrètement, cela passe par des gestes simples : ne pas laver son véhicule dans les rivières, respecter les périmètres de captage, prélever moins dans le milieu naturel. Il faut aussi mieux gérer les eaux usées : utiliser correctement les systèmes d’assainissement, ne pas jeter de déchets dans les toilettes qui endommagent les stations d’épuration, récupérer l’eau de pluie pour les usages domestiques, ne pas laisser couler l’eau du robinet, etc. Le mot-clé, c’est sobriété. Et cela concerne tout le monde : particuliers, entreprises, touristes. Avec le réchauffement climatique, nous savons que les sécheresses seront plus longues et que le débit des rivières va diminuer. Il faut donc agir collectivement dès maintenant.
Les 11 dangers pour nos ressources en eau
Plusieurs activités humaines, mais pas seulement, font pression sur notre environnement et notamment sur nos ressources en eau :
• Les prélèvements excessifs d’eau tous usages confondus (pour l’irrigation dans l’agriculture par exemple) ;
• L’assainissement collectif et non collectif ;
• Les rejets industriels (2 % sont rejetés dans l’environnement) ;
• Les décharges ;
• L’agriculture/l’élevage (produits phytosanitaires) ;
• Urbanisation/infrastructures routières notamment proches du littoral ;
• Exploitation des carrières ;
• Activités halieutiques (pêche) et portuaires ;
• Le tourisme : baignade, plongée, voile, sports nautiques, plaisance, peuvent perturber les zones de ponte et de nidification ;
• Espèces végétales et animales exotiques envahissantes ;
• Les algues sargasses.
Quelles sont les priorités de l’Office de l’eau à court, moyen et long terme ?
À court terme, nous déployons notre programme d’intervention (PPI) renouvelé tous les six ans. Il est centré sur la protection du grand cycle de l’eau : préserver la qualité des milieux, financer des études, accompagner les collectivités, en particulier sur la prévention des inondations. À l’occasion de nos 20 ans, nous renforçons également la sensibilisation, en particulier auprès des jeunes (création de livres jeunesse sur les milieux aquatiques) et la communication pour faire connaître nos missions.
À moyen et long terme, nos priorités restent les mêmes : étudier les milieux aquatiques pour les préserver, apporter notre expertise et sensibiliser le public. Le contexte climatique est déjà connu chez nous : hausse des températures, sécheresse plus longue et inondations plus intenses. Jusqu’à 2030, certaines évolutions sont désormais inévitables. En revanche, les efforts que nous déployons aujourd’hui peuvent encore changer la donne pour la suite, notamment à l’horizon 2050. Rien n’est inéluctable, mais cela suppose de changer dès maintenant nos modes de vie et de développement.
Les étapes de la protection de l’eau
• La directive-cadre sur l’eau (DCE) du Parlement européen définit, depuis 2000, un cadre communautaire pour la gestion et la protection des eaux.
• En France, la mise en œuvre de cette directive passe par le SDAGE (schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux), un outil de planification qui fixe les orientations pour atteindre la bonne santé des eaux. L’Union européenne a accordé une dernière dérogation : une période supplémentaire de six ans, de 2027 à 2033, pour permettre aux États de se mettre en conformité. À défaut, des pénalités pourront être appliquées.
• Création en 2006 de l’Office de l’eau en Guadeloupe (les agences de l’eau existent depuis 1964 dans l’Hexagone). Ce sont des établissements autonomes chargés de mettre en place la directive-cadre européenne et les missions que le code de l’environnement leur a assignées.
• Un programme de surveillance annuel est imposé par l’Europe aux États membres, via les offices de l’eau en outre-mer et les agences de l’eau dans l’Hexagone : analyses régulières de l’ensemble des ressources en eau du territoire : littoral, plans d’eau, rivières, eaux souterraines, ravines, mangroves, zones humides, coraux, herbiers, etc. Le programme de surveillance conduit par l’office de l’eau est cofinancé par l’OFB*.
• Un état des lieux (EDL) tous les six ans est réalisé par l’Office de l’eau en fonction d’un cahier des charges précis. Il se base sur les résultats obtenus lors des prélèvements effectués annuellement ainsi que sur des rapports et enquêtes d’autres acteurs (industriels, agriculteurs, Météo France…). Le rapport final est élaboré par l’Office de l’eau après l’analyse fine et rigoureuse de l’ensemble des données. En Guadeloupe, l’état des lieux est piloté par l’office de l’eau en lien avec la DEAL.
• En plus des résultats chiffrés, l’état de lieux évoque le Risque de non atteinte des objectifs écologiques (RNAO), c’est-à-dire le risque de dégradation de la qualité des ressources en eau si aucune mesure n’est prise. Une analyse prévisionnelle, en d’autres termes.
• L’état des lieux est validé par le comité de l’eau et de la biodiversité (CEB) local qui réunit tous les acteurs socio-économiques et les élus concernés. Le document est ensuite publié par le préfet et envoyé au ministère de l’Écologie.
• L’ensemble des acteurs du territoire étudie l’état des lieux, évalue le précédent et établit le SDAGE, qui définit la nouvelle feuille de route avec le plan d’actions à mettre en œuvre. En Guadeloupe, le prochain SDAGE, en cours d’élaboration, concernera la période 2028 et 2033.
*OFB : Office français de la biodiversité
« L’océan a une capacité d’auto épuration, mais celle-ci a ses limites. Préservez le »
« Permettre au vivant de revenir progressivement »
Marcus Agbekodo : Il faut bien distinguer les choses. Quand nous parlons d’une masse d’eau qui n’est pas en bon état écologique, cela ne veut pas dire qu’il est interdit de s’y baigner ni que c’est forcément dangereux pour l’homme. Si un risque sanitaire immédiat existe, par exemple avec la présence de coliformes (bactéries), alors la baignade est interdite : là c’est du ressort de l’ARS (agence régionale de santé).
Nous, nous parlons de l’état du milieu lui-même, sa santé écologique. Cela signifie que cette masse d’eau ne se porte pas bien : certaines espèces comme le phytoplancton, les poissons ou les oiseaux peuvent disparaître. Ce n’est pas rédhibitoire pour l’usage immédiat, mais cela montre qu’il faut agir.
Je rappelle que l’océan a une capacité d’auto-épuration, mais celle-ci a ses limites. S’il continue à absorber trop de pollution, notamment liée à l’assainissement, il ne pourra plus suivre et les enjeux pourront malheureusement devenir sanitaires. L’enjeu est donc d’agir dès maintenant pour réduire ces pressions, restaurer les équilibres et préserver ces milieux sur le long terme, pour les générations à venir.
EN CHIFFRES
60 à 70 % des ressources en eau de Guadeloupe sont en état médiocre.
90 % de nos ressources en eau seront en état médiocre au prochain cycle (dans six ans) si aucune mesure n’est prise.
9 espèces exotiques envahissantes ont été comptabilisées en eau douce et en mer, comme la jacinthe d’eau, l’écrevisse américaine ou le poisson-lion.
63 753 : c’est le nombre de mètres de littoral touchés en Guadeloupe par les sargasses en 2020. À l’horizon 2033, la pression « sargasses » risque de continuer à croître.