« Plus personne ne pourra dire qu’il ne savait pas »

© Fondation Panzi
© Fondation Panzi

« Plus personne ne pourra dire qu’il ne savait pas »

Floriane Jean-Gilles

Il est 15 heures quand je retrouve Dr Denis Mukwege, à son hôtel, au Diamant. Il me reçoit sur la petite terrasse de son bungalow, face à la mer. Assis, l’un en face de l’autre, chacun au bout de la petite table qui nous sépare, j’ai presque l’impression de retrouver une vieille connaissance tant la simplicité de cet échange est inattendue. Je sors mon carnet de notes, enclenche le magnéto, pourtant j’écris frénétiquement ses réponses. Je ne veux rien perdre de notre entretien, craignant que le bruit des vagues derrière moi masque la voix si calme de mon hôte sur l’enregistrement. Mais bientôt, mes notes sont plus éparses, le stylo n’est plus qu’une plume dans ma main, je suis happée par cette conversation, puissante, inoubliable.

Vous avez soigné plus de 90 000 femmes. Est-ce que vous vous souvenez de la toute première femme que vous avez soignée ?

Absolument.

Pouvez-vous me raconter son histoire ?

Elle devait avoir 19 ou 20 ans. Elle avait été violée par sept hommes armés. C’était en 1999. Elle revenait d’un deuil avec sa tante et, à un niveau, elles ont été arrêtées par ces hommes qui leur ont demandé de les transporter. Ce qu’elles ont fait. Puis les hommes ont demandé à la tante, qui était une vieille dame, de partir. La jeune femme a été violée, à tour de rôle, par ces sept personnes. Le dernier qui l’a violée a pris son arme à feu, l’a placée dans son appareil génital et a tiré. Ça a détruit la vessie, le vagin, le rectum. Elle saignait abondamment. Elle a été évacuée, par la Croix rouge, dans un premier hôpital, puis un deuxième, et c’est de là qu’elle est arrivée chez nous. C’était la première fois que je voyais quelque chose comme ça. Le fait d’être violée, c’est déjà très grave, mais tourner une arme à feu dans l’appareil génital pour le détruire, ça dépassait toute ma compréhension. À l’époque, vraiment, j’ai pensé que c’était l’œuvre d’une personne qui avait perdu la tête. J’avais tort.

Ce sont des blessures que vous avez ensuite revues régulièrement ?

Exactement. Trois mois après, j’avais déjà soigné 45 cas comme celui-là, et c’est là que j’ai compris qu’il s’était passé quelque chose que nous avons qualifié ensuite, dans un article paru dans PLOS Medicine, un journal médical, de viol avec extrême violence.

Quand est-ce que vous avez su que vous deviendriez gynécologue obstétricien ?

À huit ans, je savais que je serai médecin. J’ai travaillé pour cela. À l’école secondaire, j’ai fait de la biochimie. C’était la voie qui amenait vers la médecine. J’ai fait de la médecine générale et ma thèse en pédiatrie, où j’avais déjà commencé à exercer. Mais quand j’ai commencé à travailler dans un hôpital rural, je me suis rendu compte à quel point ce que les femmes vivaient était dramatique. Je ne pouvais pas me contenter de soigner les bébés quand je perdais toutes les mamans en couche ou avant d’accoucher. C’est en 1984 que j’ai pris l’option de faire de la gynécologie obstétrique. Je suis parti 5 ans, à Angers. C’est une vocation qui est venue en fonction de ce que j’ai vu. En 1999, je me suis focalisé sur la chirurgie. Voilà, c’est une évolution.

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© Alexis Huguet

Voilà plus d’un an que vous n’avez pas pu rentrer à Bukavu, quelles nouvelles avez-vous de l’hôpital de Panzi ?

L’hôpital des Panzi continue à fonctionner et je rends hommage à tous les jeunes confrères qui sont là et qui tiennent bon, malgré les difficultés. Les malades sont pris en charge. Nos équipes mobiles vont dans des endroits reculés, dangereux, pour traiter les malades dans leur milieu, lorsque cela est possible, ou les transférer vers l’hôpital lorsqu’ils nécessitent des soins beaucoup plus complexes. Cette question m’amène à dire qu’en 1999, j’étais le seul gynécologue obstétricien dans la région, mais j’ai commencé la formation de gynécologie obstétrique. Aujourd’hui, je suis content, puisque les neuf gynécologues que nous avons à l’hôpital ont été formés à l’université et à l’hôpital. Aujourd’hui, il y en a trois qui ont déjà fait leur PhD* et j’ai pu les amener au niveau de l’agrégation en gynécologue obstétrique. Je considère que j’ai fait ma part, j’ai transmis.

Est-ce que vous souffrez de cette distance avec la République démocratique du Congo, avec l’hôpital, avec vos confrères, avec les personnes que vous avez soignées ?

Terriblement. Surtout avec les malades. Quand j’ai été attaqué en 2012 et que les femmes m’ont fait revenir en se cotisant et en vendant des fruits et des légumes, elles m’ont demandé de rester à Bukavu, qu’elles allaient assurer ma protection et subvenir à tous mes besoins, aussi bien de sécurité qu’alimentaires (rires). J’avais promis de ne plus jamais les quitter. Et malheureusement, quand je suis parti pour me rendre à une conférence internationale à Oslo, la guerre a commencé. Les aéroports ont été détruits et, pour le moment, il n’y a plus d’atterrissage d’avions. Donc j’avais promis, et aujourd’hui je souffre de ne pas avoir pu tenir cette promesse. C’est un travail qui demande beaucoup de solidarité. Et quand je suis ici, je sens que les autres font, seuls, face à toutes les adversités. Et ça, c’est lourd à vivre. J’espère qu’assez rapidement, peut-être, l’aéroport de Bukavu va rouvrir et que je pourrais rentrer. Je sais que les armées d’occupation et d’agression ne veulent pas entendre des choses comme ça, mais je crois qu’elles devront trouver d’autres moyens pour m’empêcher de revenir. Pour moi, c’est décidé.

Pouvez-vous me parler du projet Mapping ?

Le rapport Mapping a été entrepris par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, à l’époque dirigé par Navi Pillay, juge sud-africaine. Une femme que je respecte et que j’admire beaucoup. C’est une femme de grande valeur, qui a fait preuve d’un courage exceptionnel. Même si elle a connu des pressions, des intimidations, des humiliations, elle a su se tenir debout derrière ses convictions. Elle a lancé ce rapport contre l’avis de beaucoup des dirigeants. En 2010, malgré l’opposition de pays, comme le Rwanda, elle a publié le rapport. C’est une cartographie des crimes commis de 1993 à 2003, en République démocratique du Congo. Le rapport reprend les localisations de ces crimes, les groupes responsables de ces crimes, les noms et le nombre de victimes de ces crimes, et malheureusement, elle était obligée de cacher les noms des bourreaux. Le document préconisait de mettre en place des juridictions compétentes pour que les responsables de ces crimes répondent de leurs actes. Malheureusement, 16 ans plus tard, les crimes se perpétuent encore quotidiennement. Le conflit en République démocratique du Congo, a fait plus de 6 millions de morts. C’est le conflit le plus meurtrier après la Seconde Guerre mondiale où le viol, comme arme de guerre, a été largement utilisé. Les victimes se comptent en millions et à l’heure où je vous parle il y a plus de 7 millions de Congolais qui sont déplacés puisque les groupes armés, en commettant ces crimes odieux sur la population, les poussent à fuir vers le grand centre. La question que je ne vous laisse pas poser, c’est pourquoi ? Eh bien tout simplement parce que ce sont ces groupes armés qui, aujourd’hui, commercialisent les minerais stratégiques qui regorgent dans ces régions, comme le coltan. Ils ont le moyen de continuer à financer la guerre et d’agir en toute impunité, quand bien même leurs crimes soient largement connus. Aujourd’hui quand nous parlons d’énergie verte, nous nous considérons que ce n’est pas vert, c’est rouge du sang des femmes et des enfants congolais.

Que faudrait-il pour provoquer le changement ?

Je crois que nous avons besoin de solidarité. Quand je suis arrivé en Martinique, invité par Viktor Lazlo, pour les journées de la mémoire et le rapprochement des peuples, je me suis dit que c’était formidable. C’est seulement cette solidarité qui peut permettre de créer des groupes assez solides pour pouvoir dire : « Nous pouvons vivre ensemble sans violence. Nous pouvons vivre ensemble en partageant les ressources naturelles ». Je dois dire que je suis très impressionné par mon séjour ici, qui a été rempli d’émotions. J’ai eu, chaque soir, des auditoires très attentionnés qui voulaient écouter, qui voulaient poser des questions, qui voulaient savoir ce qui se passe. Je crois avoir dit à tout le monde que la première chose que vous pouvez faire, c’est de ne pas être indifférent car lorsqu’on est indifférent à ce qui arrive à l’autre, on accepte que ça puisse nous arriver aussi. Je pense que si on est 1 million, 10 millions, 100 millions pour dire qu’il faut arrêter de violer les femmes, qu’il faut que les responsables des crimes puissent répondre de leurs actes, plus personne ne pourra dire qu’il ne savait pas.

Je félicite la population martiniquaise d’avoir des journées de mémoire. La mémoire, ce n’est pas pour attiser la haine. La mémoire, ce n’est pas pour se venger. La mémoire, c’est permettre de dire que ce qui s’est passé était dramatique et qu’il ne faut pas que ça se répète. Il y a très peu de gens chez nous qui connaissent ce qui s’est passé avec Léopold II, qui coupait les mains de ceux qui ne fournissait pas suffisamment de caoutchouc. À cette époque, le caoutchouc a permis au monde d’avoir des véhicules plus rapides ; aujourd’hui nous mourons pour que le monde ait des téléphones, des laptops ou des voitures électriques. C’est toujours le même peuple qui paye, c’est toujours le même peuple qui est tué.

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Denis Mukwege © Fondation Panzi

En étant au plus près de cette souffrance depuis plus de 30 ans, avez-vous encore des rêves ?

Je rêve de vous inviter un jour au Congo. Où on pourra rester au bord du lac Kivu, qui est aussi magnifique que l’océan devant moi, et faire une interview où nous réfléchirons à ce que le Congo peut faire avec la Martinique. C’est un rêve. Le Congo a une beauté, le Congo regorge de ressources naturelles, de ressources humaines. Ce que nous vivons aujourd’hui avec la destruction, la transformation des corps de nos mères, de nos filles, de nos femmes, de nos sœurs, qui sont devenus des champs de bataille, est aussi grave que l’esclavage et la colonisation. C’est une histoire de douleur, mais nous ne pouvons pas nous arrêter à la souffrance, nous devons avoir la capacité de dire : « Je peux m’en sortir ». Quand je vois la résilience des femmes, cela me donne un grand espoir de voir un jour un Congo où il fera bon vivre. Les femmes ont une force extraordinaire, et si je peux espérer en un Congo meilleur, c’est parce que ces femmes se battent, chaque jour, pour leurs enfants. Elles préparent l’avenir. J’y crois.

Vous parcourez le monde pour rendre compte, inlassablement, de ce qui se passe, est-ce là que vous puisez votre force ?

Absolument. Je ne pense pas qu’on puisse répondre à la haine par la violence, il faut y répondre par l’amour. Quand je vois que les femmes, malgré ce qu’elles subissent, se mettent debout pour se battre pour les droits de leurs enfants et de leur communauté. Qui suis-je pour croiser les bras ? Ce que je fais est insignifiant par rapport à leur combat. Je suis tout simplement admiratif.

Que retiendrez-vous de votre premier passage en Martinique ?

J’ai ressenti beaucoup d’émotions. Dès mon arrivée, à l’aéroport, les danses, le chant, le tambour m’ont éveillé. Aux Anses d’Arlet, le son de la conque de lambi… C’était très fort ! C’est là toute la force de l’identité. Cela a réveillé en moi une nostalgie, car la conque de lambi résonne comme la corne de l’animal chez moi. Je vois la Martinique autrement que pour le soleil et les plages dont me parlaient mes amis martiniquais, lors de mes études. J’ai vu le soleil, j’ai vu les plages, mais j’ai aussi vu les Hommes.

* PhD : doctorat