Rentrée littéraire : 6 livres pour plonger dans la Caraïbe
En cette rentrée littéraire, où près de 500 titres seront publiés, la Caraïbe s’impose comme le théâtre vibrant de fictions, d’essais et même d’ouvrages d’art. Découvrez notre sélection pour arpenter la région.
Rentrée littéraire : 6 livres pour plonger dans la Caraïbe
En cette rentrée littéraire, où près de 500 titres seront publiés, la Caraïbe s’impose comme le théâtre vibrant de fictions, d’essais et même d’ouvrages d’art. Découvrez notre sélection pour arpenter la région.
Haïti
Quand Jonas a regardé sa maison partir en fumée, il a ri, puis il est parti pour un voyage dont il ignorait la destination. C’est ainsi qu’il est devenu un migrant. Sur cette route de l’exil, les épreuves, les humiliations, les violences, le rejet jalonneront les 12 000 kilomètres qu’il va parcourir. Dans une récente interview, Thélyson Orélien déclare : « Ce qui m’intéressait aussi, ce n’était pas seulement le trajet géographique, c’était la transformation intérieure d’un homme qui perd ses repères, son statut et parfois même sa dignité, et qui tente malgré tout de préserver quelque chose de lui-même ».
Extrait : « Parce que c’est ça, le vrai voyage d’un migrant : ce n’est pas le trajet, c’est le retranchement, la dépossession, la lente érosion de soi. Chaque étape t’enlève quelque chose. Une chemise. Une photo. Un numéro. Une habitude. Une illusion. Et ce qui reste au bout du compte – ce qui tient dans ce sac –, c’est toi. Mis à nu. Replié. Ramené à l’essentiel. »
Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir, éditions Grasset, 272 pages, 2026
Puerto Rico
San Juan, Puerto Rico. La mère de Bimbo a été assassinée devant la boîte de nuit où elle travaillait. Dans son désir de vengeance, Bimbo va entraîner sa bande d’amis dans une spirale de violence, des filets du narcotrafiquant le plus redouté de l’île jusque dans l’œil menaçant de l’ouragan Maria.
Extrait : « Alors on s’est avancés, on s’est penchés sur le cercueil en bois brun de María et son capitonnage blanc, et on a tous posé la main sur le pistolet. Après quoi on est restés plantés là un long moment au-dessus du corps de María, épaule contre épaule, tels les frères que nous étions. Aucun d’entre nous ne savait exactement ce que Bimbo entendait par ce geste partagé, mais on avait compris qu’il s’agissait d’une promesse, en notre nom à tous. Au fond, on s’en foutait. C’était notre pote, et on l’aimait. »
Cuba
C’est une tranche de vie que dévoile l’auteure cubaine Mayra Montero dans ce roman. Mais la frontière entre fiction et réalité est mince quand l’auteur, de son propre aveu, s’inspire d’une histoire personnelle. Celle de sa rencontre avec Bobby Fischer, le maître des échecs, de passage à La Havane pour y disputer un tournoi. Celle d’une nuit qui transformera leur existence.
Extrait : « C’est début octobre que fut fixée la réunion où nous devions discuter les détails du plan, un troc dont nous avions été informées, mais auquel je n’avais pas du tout réfléchi. Regina avait lâché la bombe une semaine plus tôt, sans détour parce qu’elle voulait qu’on tombe toutes raides mortes, livides, pâmées : on nous offrait Rubber Soul des Beatles, un 33 tours dans une pochette impeccable, en échange de l’autographe d’un joueur d’échecs américain qui devait bientôt venir à Cuba. »
Guadeloupe
« Henri, c’est un jeune homme qui quitte sa terre natale, en Guadeloupe, à l’âge de 18 ans, parce qu’il n’a qu’une envie, c’est avoir la liberté, être indépendant et puis peut-être aussi voir Paris. On est au début des années 1960. Il va débarquer à Paris où il ne connaît absolument rien, et il va faire un petit peu son éducation sentimentale, politique, familiale aussi parce qu’il va atterrir chez sa sœur aînée », raconte Estelle-Sarah Bulle, dans une interview.
Extrait : « C’est quand il a tapoté mon épaule que j’ai décidé de quitter la Guadeloupe. Ce geste était une brûlure. Une bombe placée dans ma main. Son sourire était insupportable, mais les types comme lui n’y pensent pas. C’est fou comme ça vient vite, le sentiment de supériorité. Surtout de la part de ceux récemment arrivés dans l’île. »
Estelle-Sarah Bulle, Finalement tout s’est bien passé, éditions Liana Lévi, 224 pages, 2026
Haïti
À l’heure où la question des réparations pour les injustices héritées de l’esclavage et de la colonisation s’impose comme un enjeu mondial, Magali Bessone propose, à partir du cas d’Haïti, une réflexion sur la justice réparatrice, en articulant analyses juridiques, enquêtes historiques et réflexion philosophique.
Extrait : « C’est bien précisément parce que la logique corrective et compensatoire du droit international positif ne peut répondre aux injustices structurelles actuelles nées de préjudices du passé non redressés qu’on a besoin de les penser en termes de justice réparatrice. Nous devons réparation à Haïti, c’est une obligation de justice et la justice réparatrice a pour fonction de transformer le monde, pas de le corriger : telle est, en quelques mots, la thèse qui sera soutenue dans ce livre. »
Magali Bessone, Ce que nous devons à Haïti, éditions La Découverte, 2026
Entretien avec Adéola Bambé auteur de Chap
Autoédité à 60 exemplaires numérotés, Chap est un livre de photographies, entièrement réalisé et relié à la main. Entretien avec Adéola Bambé, son auteur.
Vous traduisez Chap par « évasion » dans une publication sur Instagram, mais on a plutôt l’impression d’un retoaur aux sources, d’un ancrage sur le sol guadeloupéen, comment avez-vous construit ce projet ?
Je travaille sur ce projet depuis 5 ans environ, et ça fait à peu près 14 ans que je fais de la photographie. Pendant la période du Covid, je me déplaçais partout avec mon appareil photo. La plupart des clichés qui sont dans cet ouvrage ont été réalisés entre 2019 et 2021, en Guadeloupe, période durant laquelle j’étais particulièrement attentif au réel, notamment pendant le confinement. L’évasion vient du fait que Chap est né de mes déambulations. Il y a d’ailleurs un côté très paradoxal dans ce titre, car bien souvent les chemins qu’on emprunte pour échapper à sa destinée sont ceux qui nous y ramènent. Dans ce livre je propose une expérience plutôt qu’une narration linéaire, où je laisse les photos parler d’elles-mêmes.
Chap est un objet artisanal, dans sa conception, d’où est venue l’idée d’un ouvrage fait main ?
J’attache une importance particulière à l’objet livre, que j’envisage comme un espace de création à part entière. Au fil de la conception de Chap, j’ai même réalisé deux maquettes à la main pour m’approprier l’ouvrage. Puis quand j’ai découvert le travail d’Eugenia Koval, j’ai retrouvé dans le soin et la délicatesse qu’elle apporte à la fabrication des livres édités par une petite maison d’édition italienne, l’esprit de Chap. J’ai ressenti ce qu’elle faisait dans la façon qu’elle a de communiquer sur le processus de fabrication d’un livre. Elle le fait avec amour. La conception de ce livre est un parcours passionnant et je suis très satisfait que Chap ait pris cette forme, pensée et réalisée en grande partie à la main. Chap a été bien accompagné, c’est une composition humaine. J’ai travaillé avec Daniel Goudrouffe, Kim Thue, Élie Monferrier et Steeven Macal. Le livre se termine par un texte original d’Amel Phaliah, traduit en créole guadeloupéen (par Stanley Fifi) et en anglais caribéen (par Sally Stainier), pour URURIMI.
J’ai choisi différents papiers, dont le papier en fibres de bananier, fabriqué en Guadeloupe par Nicolas Verres (LVDEV) et le papier « kòwné pistach » pour que la matière, la texture et les variations de teinte participent pleinement à la narration, au rythme et à l’expérience sensible du livre, tout en inscrivant Chap dans un territoire et une matérialité qui lui sont propres. Ces papiers convoquent aussi une mémoire collective.
Pourquoi avoir choisi le noir & blanc ?
La photographie noir et blanc est naturelle pour moi. Elle correspond à ma pratique et à la façon dont je ressens l’image. Je m’intéresse moins à la représentation d’un sujet qu’à la relation que je peux établir avec ce que je photographie, à ce qui se crée dans cette rencontre entre mon regard et les éléments présents dans l’image. Ralph Gibson expliquait que le noir et blanc créent une distance avec le réel, rendant l’image moins descriptive et plus ouverte à l’interprétation. Je suis assez d’accord avec ça. Quand on photographie, on transforme déjà le réel en une image en 2 dimensions. En supprimant la couleur, on creuse encore cet écart avec la réalité et on renforce la dimension dramatique. Cela laisse davantage de place à l’imagination et il y a là, pour moi, une forme de beauté.
Qu’est-ce que la Piezography ?
La Piezography est une technique d’impression fine art, de très grande qualité, en noir et blanc, à base d’encre de charbon. C’était la technique la plus appropriée pour l’impression sur le papier en fibres de bananier. La couverture du livre a été imprimée selon cette technique, par Patrick Borie-Duclaud.
Pour ceux qui ne connaîtraient pas votre travail, comment décririez-vous votre démarche artistique ?
Je pratique une photographie instinctive et subjective qui explore la relation intime que j’entretiens avec le réel, où celui-ci devient le point de départ d’une expérience sensible faite de tensions, de résonances et d’une certaine forme d’abstraction. Je considère Chap comme l’espace où cette écriture photographique prend forme.