Déposons les armes : « C’est le problème de tout le monde »

Au cours des dernières semaines, les équipes d’EWAG ont conçu pour la préfecture la campagne grand public « Déposons les armes ». Dans un contexte de banalisation de la violence par arme à feu, nous revenons avec le préfet de Guadeloupe et la procureure de la République sur un enjeu à la fois territorial et citoyen.

Thierry Devimeux, préfet de la région Guadeloupe et Caroline Calbo, procureure de la République de Pointe-à-Pitre © Lou Denim
Thierry Devimeux, préfet de la région Guadeloupe et Caroline Calbo, procureure de la République de Pointe-à-Pitre © Lou Denim

Déposons les armes : « C’est le problème de tout le monde »

Au cours des dernières semaines, les équipes d’EWAG ont conçu pour la préfecture la campagne grand public « Déposons les armes ». Dans un contexte de banalisation de la violence par arme à feu, nous revenons avec le préfet de Guadeloupe et la procureure de la République sur un enjeu à la fois territorial et citoyen.

Amandine Ascensio

Pouvez-vous rappeler ce que c’est que le dispositif Déposons les armes ?

Thierry Devimeux, préfet de Guadeloupe : Déponsons les armes est un dispositif qui a été mis en place en 2013, qui consiste à proposer à la population de ramener dans les commissariats de police ou de gendarmerie des armes que les personnes pourraient avoir chez elle, sans risque de poursuite, sans trace. Depuis l’instauration de l’opération, 1 288 armes ont été déposées aux guichets des forces de l’ordre ainsi que 13 758 munitions. Ces armes sont mises hors circuit, autrement dit, elles sont détruites.

Caroline Calbo, procureure de la République : Il faut rappeler que la possession illégale d’une arme fait encourir à la personne mise en cause, si cette arme est découverte dans une voiture par exemple, lors d’un contrôle, jusqu’à un an de prison, dans une procédure de comparution immédiate, après une garde à vue. Ce n’est pas rien.

Un gros millier d’armes en 13 ans, c’est un chiffre important mais c’est quand même assez peu, pourquoi maintenir ce dispositif ?

T.D. : L’intérêt de cette opération réside dans le message qu’on fait passer à la population. Pacifier une société, même si c’est une fonction régalienne de l’État, ça concerne tout le monde : l’État bien sûr, au travers des forces de l’ordre et de justice mais aussi les collectivités, avec les polices municipales par exemple, mais aussi la population. On arrive à gagner la lutte contre la violence quand la population investit l’espace public, quand elle recommence à voir ce qu’il se passe et à le dénoncer. Déposer les armes, ce n’est pas dire aux délinquants de déposer les armes : on est à peu près sûr qu’ils ne le feront pas. En revanche, c’est rappeler à la société, aux gens, qu’ils doivent s’en mêler. Car considérer que ce n’est pas notre problème, en tant que citoyen, c’est accepter de perdre la bataille.

C.C. : On s’adresse, via cette campagne, aussi et surtout aux parents de ceux qui sont concernés. Dans les affaires de meurtres ou de vols avec armes, ce sont souvent des jeunes gens, âgés de 15 à 25 ans, qui sont concernés. Les parents doivent se sentir responsables. Dès qu’ils voient une arme, il faut l’écarter, discuter avec les enfants autour de cette possession, rappeler que ça gâche des vies, ça détruit des familles. Je rappelle que depuis le début de l’année nous sommes déjà à 30 homicides dont 27 avec arme à feu. En 2025, nous avons comptabilisé 45 homicides dont 32 avec arme à feu. Et déjà entre 2024 et 2025, l’augmentation était de près de 10 % pour les homicides et 6 % pour les vols à main armée.

Pourquoi les armes séduisent-elles autant ?

C.C. : C’est une vraie question : pourquoi l’arme a-t-elle pris une telle place chez les jeunes hommes, tout particulièrement ? Pourquoi a-t-on besoin d’être armé pour être fort ? Et pourquoi a-t-on besoin d’être fort ? Pour moi au contraire, l’arme révèle une faiblesse : on se cache derrière un Glock ou un Taurus, et on va exprimer sa frustration en tentant d’éliminer l’autre.

T.D. : On assiste à des utilisations d’armes pour des motifs dérisoires, comme un conflit pour une place de parking, ou l’arrachage de chaînes. Pour moi, c’est l’illustration d’une société qui est en grande souffrance et qu’il convient de soigner avec les politiques publiques diverses. Par ailleurs, dans nos sociétés modernes, il y a une intolérance à la frustration de plus en plus grande, et une décomplexification de l’usage des armes que l’on trouve aussi facilement. Et en effet, majoritairement ce sont des jeunes hommes qui se laissent séduire par le fait d’avoir une arme. Mais c’est pour cela que, je le répète et le répéterai sans cesse : les armes, c’est le problème de tout le monde.

Souvent les détenteurs d’armes invoquent la nécessité de se protéger pour justifier leur possession…

C.C. : Mais une arme ne protège en rien. Une arme, ça sert à tuer, pas à protéger. Il faut absolument renverser l’image positive que peut avoir une arme dans la société. L’objet arme est totalement banalisé. Parmi les derniers faits en date, la rixe qui a entraîné des tirs proches des lycées aux Abymes n’a rien d’anodin. Ce n’est pas normal d’utiliser une arme à feu, et encore plus quand il y a des dizaines de lycéens autour. Et la réponse est très ferme : l’auteur des tirs, même en ayant tiré en l’air, a été incarcéré.

Cela signifie-t-il que même la répression n’effraie plus assez ?

T.D. : Ça signifie qu’il faut articuler la répression avec la prévention. C’est le continuum de sécurité que j’évoquais au début de l’entretien. Certes il y a un travail de répression pour étouffer la délinquance, mais il y a aussi du travail tout autour : la surveillance des frontières extérieures avec les échanges que nous menons avec nos voisins, les moyens technologiques que l’on déploie pour y parvenir avec les drones, les radars côtiers, les moyens humains, la surveillance du port, etc. Il y a aussi tout le travail effectué avec les collectivités à la fois sur les moyens sécuritaires, comme l’installation des caméras dans les communes, les politiques sociales que les élus locaux mettent en œuvre. Toute la chaîne est concernée, des élus à la justice. C’est un enjeu pour nous tous de retrouver de la cohésion sociale et de la solidité : si la société est forte, le narcotrafic aura du mal à s’implanter. Si la société est déstabilisée, drogues et armes seront là, plus fortes encore.

Découvrez le spot incarné par l'acteur Rodney Dijon (bandi)