GRADeS : Le numérique au service de la santé des Martiniquais

Avec la Madin’eSanté 2026, la santé numérique martiniquaise entre dans une nouvelle dimension. Explications.

© Jean-Albert Coopmann
© Jean-Albert Coopmann

GRADeS : Le numérique au service de la santé des Martiniquais

Avec la Madin’eSanté 2026, la santé numérique martiniquaise entre dans une nouvelle dimension. Explications.

Mathieu Rached

Les 26 et 27 mars 2026, le Palais des Congrès de Madiana a accueilli la deuxième édition de Madin’eSanté, organisée par le GRADeS avec le soutien de l’ARS, un événement désormais incontournable du numérique en santé en Martinique. Durant deux journées, professionnels de santé, institutions, experts du numérique, chercheurs et porteurs de projets ont confronté leurs visions et partagé leurs expériences autour d’un même objectif : accélérer la transformation du système de santé martiniquais grâce aux outils numériques.

Au fil des conférences, tables rondes et démonstrations, une idée forte s’est imposée : le numérique n’est plus un simple sujet d’innovation. Il devient progressivement une composante essentielle de l’organisation des soins, de la coordination entre professionnels et de la qualité de prise en charge des patients.

Dialogue nécessaire

En seulement deux éditions, Madin’eSanté a gagné en ampleur et en légitimité. L’événement s’affirme aujourd’hui comme un espace stratégique de dialogue entre les acteurs du territoire : établissements de santé, professionnels libéraux, structures médico-sociales, institutions publiques et entreprises du numérique en santé.

Cette montée en puissance intervient dans un contexte où les défis sanitaires se multiplient : vieillissement de la population, progression des maladies chroniques, tensions sur les ressources médicales ou encore nécessité d’améliorer la coordination des parcours de soins.

Pour les territoires ultramarins, ces enjeux prennent une dimension particulière. Continuité des soins, accès aux spécialités médicales, sécurisation des données de santé et accompagnement des usages numériques nécessitent des réponses adaptées aux réalités locales. C’est précisément ce que Madin’eSanté cherche à construire : « une transformation numérique pensée à partir des besoins du terrain martiniquais », décrit Gaël Chevalier, directeur du GRADeS. Ajoutant que cette transformation doit être guidée par « l’exigence, le pragmatisme et la lucidité », Stéphane Berniac, le président du GRADeS a invité les participants à refuser à la fois « la naïveté technologique et la défiance systématique, afin de pouvoir construire un usage encadré et éthique du numérique en santé, au service des patients, de la qualité des soins et de l’intérêt général”.

C’est quoi le GRADeS ?

Acteur clé de la transformation numérique en santé en Martinique, le GIP GRADeS Martinique (Groupement Régional d’Appui au Développement de la e-Santé) accompagne les professionnels et les structures du territoire dans l’évolution de leurs pratiques et de leurs outils numériques. Opérateur numérique de l’ARS, il intervient auprès des établissements de santé, des structures médico-sociales, des professionnels libéraux ainsi que des acteurs sociaux.

Au cœur de son action : le développement et le déploiement de solutions numériques destinées à fluidifier les échanges, renforcer la coordination des parcours et améliorer la prise en charge des patients et des usagers. Plateformes de télésanté, outils d’orientation et de coordination, dispositifs d’échange de données, accompagnement à la cybersécurité ou encore expérimentations innovantes font partie des services proposés par le GRADeS.

Mais au-delà des outils, l’enjeu est aussi humain et organisationnel. Le groupement apporte un appui concret aux professionnels afin de faciliter l’appropriation des usages numériques et leur intégration dans les pratiques quotidiennes. Une approche de terrain, pragmatique et collaborative, qui vise à concevoir des solutions simples, utiles et adaptées aux réalités locales du système de santé martiniquais.

La cybersécurité au cœur des préoccupations

Cette édition 2026 a largement mis l’accent sur la cybersécurité, devenue un sujet majeur pour les établissements de santé. Après avoir consacré la première édition à la détection des cyberattaques, Madin’eSanté 2026 s’est concentré sur la gestion des incidents et la capacité des structures à réagir collectivement face aux crises numériques.  Le GRADeS Martinique a notamment profité du séminaire pour annoncer le lancement du projet Easylience, un outil destiné à améliorer la coordination des cellules de crise entre établissements de santé et autorités sanitaires en cas d’attaque informatique ou d’événement sanitaire majeur.  L’objectif : « fluidifier les échanges d’informations, partager les plans d’action et assurer une gestion de crise plus structurée et plus rapide entre les différents acteurs du territoire », présente Ralph Ratenan, RSSI du GRADeS (responsable de la sécurité des systèmes d’information). Le secteur médico-social a également occupé une place importante dans les discussions. Plusieurs ateliers ont permis à des structures comme les EHPAD ou établissements accueillant des personnes en situation de handicap d’évaluer leur niveau de maturité numérique et d’identifier leurs besoins en matière de sécurisation informatique. Un enjeu d’autant plus crucial que beaucoup de ces structures amorcent seulement leur transition vers des systèmes entièrement numérisés.

Alerter

S’il y a 10 ans, un établissement victime d’une tentative de cyberattaque aurait pu ne rien dire, il y a aujourd’hui obligation légale de déclarer tout incident de ce type. L’enjeu : alimenter un observatoire qui peut aider à orienter les diagnostics, les budgets, et avoir une vision de la menace. « Il n’y a pas de honte à avoir été attaqué, insiste Ralph Ratenan, là où il peut u avoir une honte, c’est de n’avoir rien fait pour diminuer le risque »

L’IA s’invite dans les pratiques médicales

Autre temps fort du séminaire : l’intégration croissante de l’intelligence artificielle dans les pratiques médicales. Plusieurs experts sont venus présenter des usages très concrets déjà expérimentés dans les établissements de santé. Parmi eux, le Pr Stéphanie Allassonnière, spécialiste des mathématiques appliquées à la médecine, a exposé les avancées autour des assistants de retranscription médicale assistés par IA. « Ces outils permettent désormais de retranscrire automatiquement les consultations médicales et d’en structurer les éléments essentiels :
contexte clinique, diagnostic, prescriptions ou suivi du patient ». Au-delà du gain de temps administratif, les intervenants ont souligné l’impact potentiel de ces technologies sur la qualité des soins, la prévention et la recherche clinique.

Le séminaire a également mis en lumière le concept de « jumeaux numériques » de patients. Grâce à l’analyse de grandes masses de données médicales, ces modèles pourraient permettre d’anticiper certaines pathologies neurodégénératives plusieurs années avant l’apparition des symptômes. Depuis La Réunion, le Dr Guillaume Vaast a quant à lui présenté RECOVOC, un outil développé localement pour assister les praticiens dans la rédaction automatisée des comptes rendus médicaux. Une démarche qui illustre « une volonté forte de développer des solutions souveraines, conçues par et pour les professionnels de santé ».

Repenser les parcours de soins grâce au numérique

Au-delà des innovations technologiques, Madin’eSanté 2026 a surtout mis en avant une transformation plus profonde : celle de l’organisation même des parcours de soins. Les échanges ont notamment porté sur la prise en charge des maladies chroniques comme le diabète, l’obésité, l’insuffisance cardiaque ou l’hypertension artérielle. Le programme Protec Maladie Chronique, actuellement déployé en Martinique, vise à mieux articuler médecine hospitalière et soins de ville grâce à des outils numériques de coordination. Une cellule dédiée assure l’orientation des patients selon leurs besoins et facilite le suivi entre les différents professionnels impliqués dans leur prise en charge.  Cette approche dite de « responsabilité populationnelle » marque une évolution importante : le système de santé ne se limite plus à soigner individuellement les patients, mais cherche à organiser collectivement des parcours plus fluides, plus efficaces et mieux adaptés aux réalités du territoire.

Une dynamique collective qui s’affirme

Au-delà des démonstrations technologiques, Madin’eSanté 2026 aura surtout illustré la montée en maturité du territoire martiniquais sur les enjeux du numérique en santé. Les nombreux échanges entre professionnels, institutions et partenaires ont montré qu’une dynamique collective est en train de se structurer. Tous les intervenants ont insisté sur un point : la réussite de la transformation numérique dépend autant des outils que de la capacité des acteurs à coopérer et à accompagner les usages. Car, derrière les plateformes, les logiciels et l’intelligence artificielle, « le principal défi reste profondément humain : former, rassurer, coordonner et construire des organisations capables d’intégrer durablement ces nouvelles pratiques », insiste Gaël Chevalier.

Une édition charnière

Cette édition 2026 marque sans doute un tournant pour Madin’eSanté. Le séminaire dépasse désormais le cadre d’un simple rendez-vous technique pour devenir un véritable espace de réflexion stratégique sur l’avenir du système de santé martiniquais. Dans un contexte où les innovations numériques se multiplient à grande vitesse, la Martinique semble vouloir prendre pleinement part à cette transformation, tout en cherchant à préserver une approche adaptée à ses spécificités territoriales et humaines. Une ambition résumée par l’esprit même de cette édition : faire du numérique non pas une finalité, mais un outil au service d’une santé plus coordonnée, plus sécurisée et plus proche des besoins de la population martiniquaise.

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© Jean-Albert Coopmann

« Les outils IA vont valoriser la part de l’humain »

3 questions à Yves Servant, directeur général de l’ARS Martinique

À mesure que l’intelligence artificielle s’immisce dans un secteur, elle fascine autant qu’elle fait peur. Comment percevez-vous ces bouleversements en matière de santé à l’échelle du territoire ?  

Je crois que la première chose à retenir c’est avant tout que la révolution industrielle de l’intelligence artificielle porte une promesse, et que celle-ci doit bénéficier pleinement aux territoires ultramarins, notamment la Martinique. Et ce, en termes d’amélioration des prises en charge, en termes d’efficacité pour nos professionnels de santé qui peuvent délaisser certains aspects et se centrer sur leur véritable métier. C’est-à-dire que cet outillage d’IA va permettre de laisser exister la part de l’humain dans la prise en charge, ce qui est la véritable valeur ajoutée des professionnels de santé au contact des patients.

Ces nouveaux outils entraînent également un certain nombre de défis à l’échelle d’une société attachée à l’égalité d’accès aux soins ? 

En effet, ces évolutions techniques qui ont nourri tous les travaux qui nous été présentés durant ces deux jours s’accompagnent d’un défi éthique. D’abord parce que toute révolution industrielle est susceptible de créer de l’inégalité, de laisser une partie de notre population sur le bas-côté, parce qu’elle n’aura pas pu basculer dans ses usages et dans ses pratiques. C’est une de nos vigilances, évidemment, que ces nouveaux usages bénéficient au premier chef, aux populations les plus fragiles. Et aussi parce que ces outils exigent que nous ayons une réflexion plus profonde, éthique, sur les usages et sur la cybersécurité, c’est-à-dire aussi sur la manière de protéger les gisements d’informations qui touchent à l’intime.

En laissant de côté les promesses et les défis, quelle application aura précisément un impact sur les patients ? 

Développer des modèles qui permettent d’avoir des prédictions de l’exposition de certaines populations à certains types de pathologies va changer l’approche en matière de  prévention. De tels modèles permettront de développer à destination de populations cibles des actions de prévention qui permettront soit de freiner le processus pathologique, soit de prévenir purement et simplement la survenue de la maladie… Les défis éthiques existent et les opportunités aussi.