Les radioamateurs de Guadeloupe

À l’heure du tout numérique et des réseaux satellites, les radioamateurs de Guadeloupe nous rappellent qu’en cas de crise majeure, la véritable sécurité réside dans la simplicité et l’autonomie. Bénévoles passionnés, ils sont branchés sur batterie, prêts à transmettre.

Daniel Beckemeier - stock.adobe.com
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Les radioamateurs de Guadeloupe

À l’heure du tout numérique et des réseaux satellites, les radioamateurs de Guadeloupe nous rappellent qu’en cas de crise majeure, la véritable sécurité réside dans la simplicité et l’autonomie. Bénévoles passionnés, ils sont branchés sur batterie, prêts à transmettre.

Floriane Jean-Gilles

“When all else fails, ham radio works !”, littéralement : « Quand tout le reste échoue, l’opérateur radioamateur fonctionne ». Cette devise est devenue universelle dans la famille des radioamateurs, à la suite des attentats du 11 septembre 2001. L’article intitulé 9/11/01 : “This is Not a Test”, publié par la American Radio Relay League (ARRL) dans leur revue de référence (QST), en novembre 2001, est fascinant. Quelques minutes après le premier impact sur la tour nord du World Trade Center, « les lignes téléphoniques étaient saturées et les réseaux mobiles submergés. Le chaos régnait ». « Dans les heures qui ont suivi l’attentat, les téléphones fixes, les téléphones portables, les bipeurs et autres appareils sans fil ont été rendus inutilisables. Dans un rayon allant jusqu’à 80 kilomètres (50 miles), il était difficile d’obtenir une tonalité, et le service internet était intermittent », lit-on dans l’article. Plus de 500 radioamateurs se sont alors mobilisés à New York, à Washington et en Pennsylvanie pour restaurer la communication et assurer les liaisons entre les services d’urgence.

Transmettre la culture du risque

Ce terrible scénario du 11 septembre 2001, où la technologie la plus moderne s’effondre en quelques minutes, est précisément au cœur de la démarche de Gaël Musquet, alias F4HXS. Coprésident du Radio club de Guadeloupe, il pilote l’exercice annuel Caribe Wave, le plus grand exercice de simulation de tsunami au monde. Il raconte : « Les Nations Unies se sont rendu compte, après le tsunami d’Asie du Sud-Est en 2004, le séisme en Haïti en 2010, les séismes au Japon, au Chili et en Nouvelle-Zélande en 2011, qu’une crise locale pouvait avoir une portée internationale. Donc, à travers le Bureau des Nations Unies pour la réduction des risques de catastrophes (UNDRR), l’UNESCO a décidé de créer une série d’exercices dès 2010-2011, sur les 4 zones océaniques. Depuis maintenant 16 ans, tous les ans, au mois de mars, cet exercice a lieu. Les 48 États et territoires de la zone Caraïbe sont invités à y participer. Cette année, c’était le 19 mars. Malheureusement, à cause des élections municipales, ni la Guadeloupe ni la Martinique n’ont participé à l’exercice. Or, on parle d’une crise qui, si on n’était pas prêt, pourrait tuer 500 000 personnes dans la Caraïbe. Ces risques majeurs sont certes très rares, mais extrêmement destructeurs. C’est ce qu’on appelle les « HILP », High Impact Low Probability (les risques à fort impact mais faible probabilité). »

« Les radioamateurs sont en capacité de rétablir des communications d’urgence, y compris entre les îles »

Bertrand Demarcq, président du Radio club de Guadeloupe

Communiquer sans fil ni réseau

Face aux monstres climatiques qui menacent les Antilles et la Guyane, la radio demeure donc le moyen le plus sûr de communiquer, le seul qui résiste à la destruction des infrastructures. Les radioamateurs sont habilités par l’État pour gérer les transmissions et les échanges entre le ministère de l’Intérieur et les préfectures, par exemple. Bertrand Demarcq, président du Radio club de Guadeloupe, indicatif FG8OJ, radioamateur depuis bientôt 40 ans, se souvient : « C’est une mission qui existe depuis toujours, déjà à l’époque du cyclone Hugo, qui rappelle de tristes souvenirs à beaucoup de Guadeloupéens. À cette époque-là, j’étais étudiant en France. J’ai fait partie des radioamateurs qui ont réceptionné les messages du préfet via les radioamateurs de Basse-Terre et refaxé les informations auprès du ministère de l’Intérieur. » Les radioamateurs sont donc des relais essentiels en cas de crise majeure. « Tous les radioamateurs peuvent jouer un rôle en cas de crise, surtout quand ils sont affiliés et/ou membres d’associations reconnues de sécurité civile ou des réserves communales », souligne Gaël Musquet. La réponse en local est essentielle. « Les radioamateurs sont en capacité de rétablir des communications d’urgence, y compris entre les îles, détaille Bertrand Demarcq. Nous avons expérimenté des ponts Wi-Fi entre Saint-François et La Désirade et entre Saint-François et Marie-Galante, par exemple (il s’agit de réseaux Wi-Fi radioamateurs autonomes : du Wi-Fi longue distance propulsé par leurs propres antennes, totalement déconnecté des opérateurs, N.D.R.L.) Nous avons les moyens de communiquer sans électricité et sans internet, puisqu’on passe par les ondes radios. En tant que radioamateurs, nous avons accès à plus d’une vingtaine de bandes de fréquences sur tout le spectre radioélectrique. On est vraiment les seuls à pouvoir faire ça. C’est-à-dire que même l’armée ne dispose pas d’autant de bandes de fréquences que nous. » Au fil des années, le matériel du radioamateur s’est perfectionné, il s’est miniaturisé aussi, devenant plus mobile : micro-ordinateurs de la taille d’une carte de crédit, comme le Raspberry Pi, amplificateurs, radio… Edgar « Eddy » Jacob, alias FG5GH, membre de l’ADRASEC (Association départementale des radio amateurs au service de la sécurité civile) de Guadeloupe, confirme : « Nous avons le matériel nécessaire, dans nos voitures, pour monter une antenne en quelques minutes, et nous brancher sur la batterie du véhicule. L’année dernière, lors du passage d’un cyclone à La Désirade, j’ai monté une station à Pointe-à-Pitre, avec un autre radioamateur, tandis qu’une seconde station avait été installée à Basse-Terre. »

De la « Low-Tech » et des SMS par ondes radio

Les modes de transmission ont également évolué, du morse à la voix, le mode JS8 (Jordan Sherer 8) permet, lui, d’échanger des messages texte à très longue portée. C’est d’ailleurs ce mode de transmission qu’utilise Gaël Musquet lors des exercices Caribe Wave : « C’est un mode qui ne peut être généré que par des ordinateurs. Et quand ces ordinateurs sont miniaturisés, basse consommation et peu cher – on est sur des machines qui coûtent quelques dizaines d’euros – ça permet de transmettre très loin du message texte. Donc l’avantage du JS8, c’est qu’on a une messagerie basse consommation, bas débit, mais de très longue portée. C’est donc très intéressant, quand on n’a rien, de pouvoir utiliser ce mode-là. » Mais la technique ne suffit pas, alerte Gaël Musquet : « si on ne maîtrise pas son matériel, ce n’est pas au moment du cyclone qu’on va apprendre à se servir de sa radio, savoir sur qui on peut compter et qui on peut appeler pour fournir de l’eau, piloter un avion ou un bateau, fournir de l’énergie pour alimenter un réfrigérateur servant à stocker des médicaments pour des personnes insulinodépendantes ou assurer une dialyse. C’est en temps de paix qu’il faut penser à cela ». Et Gaël Musquet de conclure : « On peut avoir toutes les nouvelles technologies que l’on veut, on peut avoir 100 % des Guadeloupéens et des Martiniquais qui sont en radioamateurs, si l’alerte ne part pas en temps et en heure, si on n’est pas formés, si on ne s’est pas entraîné, si on n’a pas vécu dans notre chair ce que ça va nous demander d’évacuer les écoles, les universités, les entreprises, les ports, les aéroports, qui sont en zone submersible, nous ne serons pas prêts. » Les exercices sont donc indispensables, c’est à ce prix que s’organise la solidarité.