« Comment réimaginer notre patrimoine et le projeter dans le XXIe siècle ?»  

Les Journées Européennes du Patrimoine seront, cette année encore, l’occasion de visiter des lieux inédits et de porter un regard curieux sur des bâtisses et lieux qui composent notre paysage quotidien. À l’heure de la clôture de la programmation nous avons rencontré le directeur de la Direction des affaires culturelles de Martinique (DAC), le président du conseil de l’ordre des architectes (CROAM) et la présidente de la Maison de l’architecture Martinique (MAM) pour évoquer les enjeux actuels de la valorisation du patrimoine bâti. Interview croisée.

Jean-François Caclin, Johan-Hilel Hamel, Gaëlle Bonvent © Jean-Albert Coopmann
Jean-François Caclin, Johan-Hilel Hamel, Gaëlle Bonvent © Jean-Albert Coopmann

« Comment réimaginer notre patrimoine et le projeter dans le XXIe siècle ?»  

Les Journées Européennes du Patrimoine seront, cette année encore, l’occasion de visiter des lieux inédits et de porter un regard curieux sur des bâtisses et lieux qui composent notre paysage quotidien. À l’heure de la clôture de la programmation nous avons rencontré le directeur de la Direction des affaires culturelles de Martinique (DAC), le président du conseil de l’ordre des architectes (CROAM) et la présidente de la Maison de l’architecture Martinique (MAM) pour évoquer les enjeux actuels de la valorisation du patrimoine bâti. Interview croisée.

 Mathieu Rached

Comment la thématique de cette édition 2026 des JEP “Patrimoine en péril : raviver, résister, réimaginer” fait-elle écho à la réalité du territoire ?

Jean-François Caclin, président du CROAM : À vrai dire, cette thématique s’inscrit dans la continuité des réflexions portées depuis plusieurs années par l’Ordre des architectes autour de l’idée de “réparer la ville”, et plus récemment du Manifeste pour la réhabilitation signé par les conseils régionaux de l’Ordre. Pendant longtemps, le réflexe qui prévalait était de démolir pour reconstruire. Nous devons aujourd’hui sortir de ce réflexe systématique et considérer davantage comment adapter ce qui est déjà là aux besoins et contraintes de notre époque, notamment climatiques et démographiques.

Johan-Hilel Hamel, directeur des affaires culturelles: Cette thématique invite à s’interroger sur la manière dont le patrimoine est en train d’évoluer dans le XXIe siècle bouleversé par les évolutions climatiques, démographiques et technologiques.

Qu’est-ce qui fera patrimoine demain ? Comment restaurer le patrimoine dans le contexte écologique que nous connaissons et qui va se dégrader rapidement ? Quel équilibre entre création et sauvegarde du patrimoine ? Quels sont les solutions pour continuer à restaurer dans un contexte financier contraint ?

Nous avons donc des défis de taille à relever.

Quels sont les principaux projets de rénovation en cours ?

J-H. H. : La DAC est fortement mobilisée sur plusieurs chantiers d’un point de vue financier et d’un point de vue technique, notamment l’église de Balata, l’église du Gros-Morne, la fontaine Gueydon et plusieurs autres monuments majeurs en Martinique. Concernant l’église de Balata, c’est précisément un cas de patrimoine en péril qui nécessite une intervention importante. Les pathologies rendent nécessaire un important programme de travaux. L’État est pleinement mobilisé sur ce dossier, à la fois dans son accompagnement scientifique, technique et financier. Plus largement, l’objectif est de permettre que ces interventions garantissent la conservation durable des édifices tout en tenant compte de leur usage et de leur environnement et que les conditions de transmission de leur dimension culturelle et patrimoniale soient transmises.

 

Fondation pour le patrimoine

Créée en 1996, la Fondation du Patrimoine est un organisme privé à but non lucratif dont la mission est de sauvegarder et valoriser le patrimoine non protégé au titre des Monuments historiques. Elle intervient de plusieurs manières, en labellisant des bâtiments dont les travaux peuvent ensuite faire l’objet d’une défiscalisation ou en animant un réseau de levées de fonds de mécénat. Depuis 2018, elle est également le relais local de la mission Patrimoine qui permet chaque année, à travers le loto du patrimoine, de lever des fonds pour deux sites sélectionnés. Cette année, c’est l’église du Gros Morne et l’église de Redoute qui ont été retenues et dont les dotations ont été dévoilées en septembre.

J-H. H. :  Du point de vue du grand public, on s’interroge parfois sur les délais des projets de réhabilitation du patrimoine avec une impression que les choses n’avancent pas vraiment.

Les réhabilitations de Monuments historiques sont complexes et mobilisatrice de moyens importants. D’abord parce qu’elle nécessite des savoirs-faires précis et aussi parce que la réhabilitation, particulièrement en Martinique au regard du climat, intervient dans un état de dégradation avancé.

Ces opérations demandent du temps aussi parce qu’il faut réunir les financements et que les collectivités doivent inscrire ces réhabilitations dans leurs projets budgétaire et de territoire.

Pour les monuments historiques, l’État exerce, outre son soutien financier, un contrôle scientifique et technique sur les opérations, depuis la définition du projet jusqu’à la réalisation des travaux.

Ces délais sont donc aussi la contrepartie d’une exigence : celle de réaliser des interventions pertinentes, respectueuses et durables. Cette exigence est fondamentale pour transmettre aux générations qui arrivent des monuments détenteurs d’une histoire et d’une mémoire collective.

Certaines contraintes réglementaires ne pèsent-elles pas également sur la conduite des projets ?

J-H. H. : Des critères très spécifiques prévalent en matière de réhabilitation du patrimoine. Lorsqu’un monument est inscrit, classé ou qu’il est dans un périmètre d’inscrit, classé, l’État a pour rôle de s’assurer que ce patrimoine respecte un certain nombre de normes et pour qu’on ne s’éloigne pas de l’esprit initial. Ce n’est pas figé pour autant, on peut réussir des projets hybrides et intelligents à condition que ce soit justifié, anticipé et qu’on imagine bien l’inscription du bâtiment final dans un tissu urbanistique beaucoup plus large.

C’est-à-dire ?

J-H. H. : Pour comprendre le rôle d’un architecte des Bâtiments de France, il faut changer d’échelle. Imaginez que votre appartement soit une ville. Vous avez devant vous un grand salon, une cuisine, des chambres, des fenêtres, des circulations. Si quelqu’un vous proposait d’installer une immense armoire au beau milieu du salon, vous vous opposeriez parce que sa taille et son emplacement déséquilibrerait l’espace.

À l’échelle d’une commune, c’est le type de regard que porte l’architecte des Bâtiments de France. Là où chacun peut regarder un bâtiment isolément — sa façade, ses matériaux, son architecture — lui est capable de regarder l’ensemble : les perspectives, les volumes, les espaces publics, les bâtiments voisins, les paysages et les équilibres urbains.

Un bâtiment peut donc être parfaitement réussi pris isolément et pourtant être une mauvaise réponse à l’endroit où l’on souhaite l’implanter. Il ne regarde pas seulement le bâtiment que l’on veut construire, il regarde la ville que ce bâtiment va contribuer à fabriquer.

C’est donc un rôle essentiel pour que nos communes restent agréables à vivre demain.

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La DAC peut mobiliser des moyens financiers pour l’ensemble des monuments inscrits et classés, soit 122 monuments en Martinique

(100 inscrits et 22 classés) situés dans 29 communes.

J-F. C. : De même qu’il ne faut jamais perdre de vue que tout ce que nous réalisons en tant qu’architectes et urbanistes, est destiné à des individus. Autrement dit, le patrimoine bâti vit avec les usagers tout autant qu’il sert de “repère”, c’est-à-dire ce qui fait que la Martinique reste la Martinique, dans une époque où règne le risque de standardisation et d’uniformisation des constructions et aménagements.

Les réhabilitations ont également une dimension économique pour le territoire ?

J-H. H. : Absolument, gardons en tête que ces chantiers ambitieux se chiffrent en plusieurs millions d’euros et sont pourvoyeur d’emploi. Ces projets mobilisent l’écosystème économique. Ensuite, ils peuvent parfois relancer des filières économiques sur des territoires.

Et de rebâtir un modèle de construction ancré localement ?

J-H. H. : À ce titre, les constructions des cases créoles en bois cochent toutes les cases. Au-delà de l’attachement à un savoir-faire et une tradition, elles appartiennent à ce qu’on appelle l’architecture résiliente : lors d’un cyclone ou d’un ouragan, si la maison tombait, on était capable de la remonter. On s’aperçoit que l’architecture créole, les techniques et savoir-faire de l’architecture martiniquaise sont des réponses toutes trouvées à la crise climatique. La DAC est d’ailleurs en train de monter un partenariat avec la Cité internationale de l’architecture et du patrimoine à Chaillot pour l’organisation d’un grand colloque sur l’architecture tropicale en Martinique. Ce colloque international aura lieu courant 2027.

À l’échelle locale, comment cette valorisation des savoir-faire et du patrimoine bâti est-elle perçue par la population ?

J-H. H. : Du point de vue des professionnels, nous nous réunissons de manière régulière pour envisager une stratégie d’architecture qui soit commune. L’idée est de travailler sur une charte pour l’élaboration de méthodes de travail, la définition de priorités en matière de réhabilitation, mais aussi de pouvoir communiquer ces approches et enjeux auprès du grand public. C’est notamment le rôle de la Maison de l’architecture.

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© Jean-Albert Coopmann

Florence Le Gall, présidente de la MAM : C’est tout l’enjeu de notre programmation qui semble rencontrer un réel succès public. Les précédentes éditions du festival d’architecture Matjoukan à Saint-Pierre ont réuni 2 000 visiteurs, et la dernière session Ciné Archi où nous diffusions au TOM (Teyat otonom mawon) “L’inconnu de la grande arche” a été suivie par 80 personnes. Il y a un vrai intérêt pour ces questions et les rendez-vous que nous organisons changent le regard que chacun porte habituellement sur son environnement. À Saint-Pierre, par exemple, en permettant aux habitants de venir visiter une installation dans les dents creuses (ces terrains non construits dans les centres bourg, N.D.L.R.) ou dans des bâtiments un petit peu oubliés, ils se rendent compte qu’en fait c’est beau chez eux, que leur ville est belle.

Le patrimoine influence finalement nos vies ?

F. Le G. : Le regard qu’on lui porte va influencer nos perceptions sur notre quartier, notre ville, notre identité, oui. C’est le sujet d’une exposition d’Adeline Rapon “Saint-Pierre n’est pas une ruine” que nous programmons dans les jardins de la DAC au moment des JEP et pendant un mois. Durant sa résidence au cœur de la ville de Saint-Pierre en 2023, la photographe a porté un regard contemporain sur la ville, sur son architecture, sur les traces historiques. Et surtout dans la manière dont cette commune continue à vivre et à se transformer, alors que tout le monde pense que Saint-Pierre s’est figée dans le temps depuis 1902. Son travail photographique essaye de déplacer le regard, de montrer comment le patrimoine continue à être habité, comment les gens continuent à se l’approprier et comment il peut être interprété et réinventé.

J-H. H. : Oui bien sûr, le patrimoine nous influence. C’est aussi la raison pour laquelle nous souhaitions valoriser les cases créoles avec une seconde exposition, gratuite et accessible à tous, au Village de la Poterie.

Une architecte passionnée, Claire Enté, a recensé les cases créoles de la commune des Trois-Ilets, les a dessinées avec la technique du dessin d’architecte, et ensuite a recensé la parole des habitants. Elle raconte d’une manière sensible la mémoire de chacune de ces cases.

Un patrimoine qui, précisément, est menacé de disparition…

J-H. H. : Cette exposition peut ouvrir à une prise de conscience collective sur la question de l’habitat traditionnel aussi appelé habitat vernaculaire. On voit beaucoup de cases créoles qui disparaissent alors qu’elles composent un élément très fort et structurant du paysage martiniquais, porteur d’une manière de vivre, d’une façon d’envisager sa relation d’être dans la ville, d’envisager sa relation aux vivants, sa relation aux autres. Derrière les plans, les savoir-faire, la noblesse des matériaux, le patrimoine dit aussi une certaine manière de vivre ensemble d’un territoire. A ce titre c’est l’affaire de tous et c’est l’un des enjeux des JEP, de conduire le grand public à découvrir, se souvenir, s’interroger et se projeter ensemble.

Programmation JEP

• “Saint-Pierre n’est pas une ruine”, les Jardins de la DAC

Lundi, mardi, jeudi : 8h-16h30 Mercredi et vendredi : 8h-12h30

• « Recueil de savoirs poétiques autour de la case Créole », Village de la Poterie. Accès libre.

openagenda.com/fr/jep-2026-martinique

Plus d’informations

www.culture.gouv.fr/regions/dac-martinique

www.maisonarchitecture-mq.org