Karine Baste : « Je voulais être Anne Sinclair »

En septembre son fils rentrera en 4e, et elle reprendra le chemin des studios pour la 3e saison de C pas si loin. De ses années de collégienne à Saint-Joseph de Cluny, en Martinique, Karine Baste a conservé la valeur de l’exigence. Elle en use aujourd’hui encore avec détermination aux commandes de son émission, où elle déplace chaque jour l’attention du public de France 5 sur les Outre-mer, dans un format où coexistent réalité sociétale, contexte géopolitique et solutions locales. Rencontre avec une journaliste insulaire devenue figure nationale.

© Aubane Nesty
© Aubane Nesty

Karine Baste : « Je voulais être Anne Sinclair »

En septembre son fils rentrera en 4e, et elle reprendra le chemin des studios pour la 3e saison de C pas si loin. De ses années de collégienne à Saint-Joseph de Cluny, en Martinique, Karine Baste a conservé la valeur de l’exigence. Elle en use aujourd’hui encore avec détermination aux commandes de son émission, où elle déplace chaque jour l’attention du public de France 5 sur les Outre-mer, dans un format où coexistent réalité sociétale, contexte géopolitique et solutions locales. Rencontre avec une journaliste insulaire devenue figure nationale.

Mathieu Rached

Que retenez-vous de votre première partie de carrière, sur le terrain, avec Martinique La 1ère ?

Karine Baste : Le contact ! Travailler comme journaliste sur une île, ça apprend avant tout le contact et la proximité. En fait, on se rend compte qu’à l’échelle de l’insularité, l’information ne peut pas exister hors sol. Et que tout ce qu’on va constater, annoncer, raconter (un fait divers, un événement climatique, une fermeture d’entreprise…) a des conséquences immédiates sur les gens et parfois même sur des personnes qu’on connaît personnellement.

Ça représentait donc une certaine responsabilité en tant que jeune journaliste diplômée et de retour au péyi ?

(Rire) Oui et ça oblige à une rigueur immense dès le début ! On se rend bien compte que ce qu’on fait est vu, lu et entendu tout de suite par des personnes réelles, des gens que je croisais dans la rue juste après, au quartier du coin, à la Galleria… Prendre conscience très vite du rôle et de l’impact de notre métier fut une vraie chance et quelque chose de très formateur pour moi.

Vous êtes partie étudier dans l’Hexagone à tout juste 18 ans et vous avez commencé à travailler à votre retour à 21 ans. C’était une évidence le retour au péyi ?

J’avais extrêmement envie de revenir chez moi, c’était comme une nécessité je dirais. Et puis, je considérais aussi que le territoire où j’avais grandi méritait de partager ce que j’avais appris. Donc oui, après ma dernière année à Nice et un stage à Cannes TV, je suis revenue sans même me poser de questions.

Mais vous saviez dès le départ que vous reviendrez en Martinique ou c’est venu à la fin de vos études ?

C’était l’évidence dès la première année ! Parce qu’en réalité, quand on part à plus de 7 000 km de son domicile à même pas 18 ans, le pays vous manque tellement qu’on n’a qu’une envie pour après, c’est revenir. La question ne se posait même pas. Les deux années suivantes, je me suis un peu plus interrogée, et je me suis laissée un peu porter par le vent. Et puis, quand j’ai terminé et qu’il a fallu chercher un stage, je savais que j’allais rentrer chez moi.

Vous avez souvent cité votre admiration, enfant, pour la journaliste Anne Sinclair*. Avez-vous eu d’autres modèles qui vous ont marquée ?

Plusieurs, oui. Au collège d’abord où les personnes qui m’inspiraient étaient celles qui essayaient de nous élever, de nous dire que l’exigence ce n’était pas une punition mais que c’était nous apprendre à donner le meilleur de nous-mêmes. Je me rappelle ainsi de mes professeurs d’anglais et d’histoire, Mme Jérôme et Mme Boa Eustache, toutes deux très exigeantes (sourire) et qui m’ont marquée. Ensuite, il y a eu Serge Bilé que je regardais présenter le Journal télévisé tous les jours. Le JT m’a toujours beaucoup inspirée, sans doute parce que mes parents le regardaient du matin au soir et l’écoutaient en radio du matin au soir… Ça coulait en quelque sorte dans mes veines sans que je ne m’en rende compte. Et puis, il y avait effectivement l’émission du dimanche soir, 7 sur 7, où Anne Sinclair, avec cette rigueur, ce sourire, cette pertinence, incarnait à mes yeux LA femme, la réussite et la fiabilité. C’était à elle que je voulais ressembler.

Et aujourd’hui, pensez-vous qu’à votre tour vous êtes devenue une sorte de modèle pour les jeunes Antillais et les jeunes Ultramarins ?

C’est très difficile comme question… Parce que quand on aime ce qu’on fait, qu’on le fait avec passion, on a du mal à se rendre compte de ce qu’on peut dégager, de ce qu’on peut inspirer. En revanche, ce qui est certain, c’est que lorsqu’une jeune ultramarine ou un jeune ultramarin vient me dire « je ne savais pas qu’une femme qui me ressemble pouvait faire ce métier », « je ne savais pas qu’une femme qui venait de 7 000 kilomètres pouvait présenter un jour le 20h à Paris », là forcément je mesure la responsabilité qui est la mienne. Car si, dans mon histoire, en tant qu’enfant et ado, ça ne m’a pas manqué d’avoir quelqu’un qui me ressemblait dans sa couleur de peau, ses traits ou ses origines je me rends compte que ça manque aux jeunes d’aujourd’hui. Et si, à travers moi, ces jeunes-là peuvent croire en leur chance, c’est une responsabilité qui me rend fière.

Avec le rendez-vous quotidien de C pas si loin sur France 5, vous embrassez une grande variété de sujets sur les Outre-mer. Quel est celui dont vous êtes la plus fière ?

C’est très difficile de répondre parce que c’est l’info dans sa globalité qui amène à la compréhension du monde. Je citerais un des sujets de fin de saison où nous sommes revenus sur les enfants de la Creuse et sur le Bumidom (ma mère est passée par le Bumidom), des moments de notre histoire commune que nos jeunes ne connaissent pas encore aujourd’hui. Or, ce sont des histoires de vie très réelles, elles expliquent des parcours, des comportements, des réticences et des attentes. Ça touche profondément à l’être humain, à notre histoire commune de France, qu’elle soit hexagonale ou ultramarine.

Dans l’information, ce qui compte c’est donc toujours l’humain ?

En tout cas, elle y est forcément liée et, c’est cette dimension qui va toujours m’habiter, me toucher plus profondément. Ça vaut pour mieux comprendre notre histoire et notre place en tant que peuple, comme pour des sujets de société, notamment la question des violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants, dont on détourne souvent le regard parce que l’insularité impose plus qu’ailleurs le silence. Ce sont des thématiques qui sont très, très, très importantes à mes yeux.

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Karine Baste lors du dernier enregistrement de la saison 2 de C pas si loin. © Aubane Nesty

À quoi ça sert le journalisme ? À changer le monde ?

Ça sert à rétablir une présence. Ça sert à faire exister le récit collectif, empêcher en tout cas que le récit collectif ne disparaisse. Ça ne sert pas seulement à informer, ça sert à comprendre, à faire exister l’histoire et les personnes. Parce que les gens, ce n’est pas uniquement les influenceurs qu’on voit sur YouTube et sur Instagram, c’est aussi la grand-mère de 85 ans dans un village reculé d’Outre-mer ou dans une cité en banlieue parisienne qu’on va voir dans notre émission.

Et dans cette logique-là, c’est quoi l’impact de C pas si loin ?

Il faudrait poser la question à ceux qui nous regardent. Ce qui est certain, c’est que nous sommes la seule émission dans le paysage audiovisuel français, à dégager 26 minutes quotidiennes sur l’Outre-mer. Il n’y a d’ailleurs que dans l’audiovisuel public qu’on peut voir ça. Et il est très important, de se rappeler que la France ne s’arrête pas au périphérique parisien ni à l’Hexagone, qu’il y a des France multiples. Les Marseillais ne sont pas comme les Bretons, ils ne fonctionnent pas de la même façon, tout comme les Ultramarins ne sont pas comme les Français continentaux. Il me semble capital de connaître nos diversités culturelles, traditionnelles, historiques… C’est ce qui permet de comprendre le pourquoi d’aujourd’hui et de construire le comment de demain.

Ce qui donne à votre émission une vocation pédagogique et citoyenne ?

Il y a de ça oui. Parce qu’il faut connaître notre histoire commune pour appréhender certaines questions sociétales (comme l’immigration, par exemple). Et parce que nos territoires sont souvent aux avant-gardes de pas mal de choses, en termes de biodiversité, de climat, de lutte contre des maladies, à l’instar du chikungunya, de la dengue, du zika transmis par le moustique tigre qui envahit désormais le sud de la France.

On comprend que l’impact de C pas si loin est étroitement lié à celui d’un « service public » ?

Oui, absolument ! En dépit des propos de la commission du député Charles Alloncle il y a quelques mois, l’audiovisuel public, c’est clairement et factuellement l’unique endroit où on peut consacrer 26 minutes au surendettement aux Antilles, 26 minutes à l’immigration à Mayotte, 26 minutes à la mémoire de l’esclavage, au fond marin du Pacifique ou aux langues régionales ! C’est le seul endroit où on va parler de tennis, autant que de pétanque, et autant que de yole martiniquaise. Je veux dire, nulle part ailleurs, dans le paysage audiovisuel français, on ne parle des Outre-mer, on ne propose 60 sports différents ; nulle part ailleurs, on ne va proposer de l’accompagnement scolaire durant une crise sanitaire ; nulle part ailleurs, on ne va suivre des concerts. Je le dis de façon très factuelle, on est les seuls à faire une place aussi complète à nos réalités, qu’elles soient culturelles, sportives, sociétales, politiques… Sur le marché audiovisuel, les chaînes privées vont produire des contenus qui sont rentables, le service public produit des contenus qui sont nécessaires. On n’est pas là pour faire de l’audience, on est là pour être utile.

Vous mettez, chaque soir, des solutions et projets développés dans les Outre-mer. Comment les sélectionnez-vous et comment réalisez-vous cette veille, depuis Paris ?

C’était l’objectif de cette émission dès le départ : décrypter l’actualité, selon la ligne éditoriale de France 5, et toujours proposer des solutions. Donc, dans le sujet qui suit le grand format, on essaye de mettre en lumière une solution. Par exemple, après un grand format sur la pollution plastique dans l’atmosphère dans l’Océan Indien, Mayotte et la Réunion, nous avons rencontré des élèves du lycée Schœlcher en Martinique qui ont été distingués pour la mise au point d’une solution pour dépolluer l’eau. Pour réussir ces mises en lumière quotidiennes, nous avons la chance d’avoir énormément de monde mobilisé. Edenpress, qui produit l’émission, dispose d’un vivier de quelque 70 journalistes répartis sur la planète. Ce sont des journalistes qui sont à la fois dans les territoires ultramarins, mais aussi les territoires voisins de nos territoires français. Donc on est autant en Martinique qu’au Venezuela, autant à la Réunion qu’à Madagascar.

Plus vous en parlez, plus on comprend que votre métier relève aussi d’un engagement à la fois personnel et citoyen.

Absolument, c’est une passion et une conviction permanente ! Je fais les choses par passion, il faut que ça m’anime, et c’est d’ailleurs ce que je dis à mon fils tous les jours « quel que soit le métier que tu choisiras, il faut que tu l’aies dans tes tripes ! » (rire)

La passion, ça suffit pour devenir Karine Baste ?

(Rire) Non. Quels que soient son domaine et son rêve, la rigueur et l’esprit critique sont tout aussi indispensables. C’est l’autre grand enseignement que je valorise auprès de mon fils et des jeunes en général. Dès qu’il me pose une question, je lui dis, « toi, qu’est-ce que tu en penses ? » et ensuite on en parle, je lui donne mon avis, on vérifie, on fouille… À l’heure de l’accélération de nos vies et des fake news, douter, vérifier, s’interroger et apprendre à se faire une idée par soi-même sont les choses les plus importantes qu’on puisse transmettre à la jeunesse. Et avant de faire les gros titres, c’est l’essence même du journalisme.

*Journaliste phare des années 1980 et 1990, chaque dimanche soir, elle interviewait en face-à-face les personnalités et hommes politiques les plus en vue.