Shirley Billot : « Je n’ai que deux modes : on et off »
L’annonce est partout sur mon fil Instagram et Linkedin : Shirley Billot vient d'être nommée vice-présidente du CESE - Conseil Économique Social et Environnemental. Je l'appelle le 26 mai, rdv est pris pour une interview trois jours plus tard. Bien que je sois de passace à Paris cette semaine-là, c'est en visio que se déroule l'entretien. Sa caméra est éteinte. Il est 8h30.
Shirley Billot © Aubane Nesty
Shirley Billot : « Je n’ai que deux modes : on et off »
L’annonce est partout sur mon fil Instagram et Linkedin : Shirley Billot vient d'être nommée vice-présidente du CESE - Conseil Économique Social et Environnemental. Je l'appelle le 26 mai, rdv est pris pour une interview trois jours plus tard. Bien que je sois de passace à Paris cette semaine-là, c'est en visio que se déroule l'entretien. Sa caméra est éteinte. Il est 8h30.
Quelle est la chose que les gens comprennent le moins sur vous ?
Je suis neurodivergente et j’ai souvent été incomprise, surtout à l’école. J’ai appris à me canaliser, ma pensée est extrêmement envahissante. J’ai toujours fait plusieurs choses en même temps et, aujourd’hui, dans ma boîte, je peux faire ce que je veux parce qu’en fait j’aime tous les sujets. C’est vraiment ma force : je suis compétente dans tous les sujets de ma société. Je gère la recherche, l’ingrédient, les produits finis, l’industrie et les outils technologiques. Je peux tout faire, c’est juste que je n’ai pas assez de temps. Je fais même de l’IA, je viens de finir un diplôme au MIT, en IA et data science. J’y ai passé tous mes week-ends pendant six mois, donc je n’ai eu aucun temps mort… Mais j’aime tellement apprendre et puis, comme j’ai tout le temps besoin de m’occuper, en réalité, ce rythme me va. C’est soit je suis à fond, soit je dors… Même si je dors très peu la nuit, ça aussi les gens ont du mal à le comprendre. Je dors 3 heures ou 4 heures par nuit, quand je dors bien ! En fait, je n’ai que deux modes : on et off (rires).
Que faites-vous la nuit quand vous ne dormez pas ?
La nuit, je suis dans l’absorption de données. Je lis des études scientifiques, j’analyse la donnée. Je travaille différemment. Je prends le temps sur des sujets importants, car je ne suis pas dérangée. Quand c’est trop fort, je suis obligée de me lever pour aller travailler sur mon ordinateur, mais ça, j’essaye de moins le faire…
À quoi ressemble concrètement une journée de dirigeante quand on doit être à la fois scientifique, entrepreneure, communicante, ambassadrice et maintenant vice-présidente du CESE ?
C’est la folie ! Aucune journée ne se ressemble vraiment. Typiquement hier (jeudi 28 mai, N.D.L.R.), j’ai commencé la journée en travaillant sur des dossiers de R&D, je cherchais des analyses qu’on avait faites sur des ingrédients. À midi, je déjeunais à l’Élysée. L’après-midi, j’ai enchaîné les entretiens avec les banques pour le financement de mon usine et de 18 heures à 22 heures, j’animais un événement dans un point de vente à Paris. Le CESE s’est ajouté et, heureusement, est arrivé au moment où je terminais le MIT ! Les 15 premiers jours ont été très intenses, j’ai beaucoup travaillé. Il a fallu encaisser cette responsabilité, ses enjeux et la visibilité qu’elle engendre, alors que je n’aime pas être mise en avant. Je me laisse le temps d’être opérationnelle dans les mois qui viennent.
J’aimerais qu’on se dise que j’ai contribué à rapprocher des mondes qui ne dialoguent pas forcément beaucoup : l’Outre-mer et la France hexagonale.
Nous sommes en 2031, fin de votre mandature en tant que vice-présidente du CESE, qu’aimeriez-vous qu’on retienne de votre passage ?
J’aimerais qu’on se dise que j’ai contribué à rapprocher des mondes qui ne dialoguent pas forcément beaucoup : l’Outre-mer et la France hexagonale, l’entreprise et les citoyens. J’aimerais vraiment contribuer à faire entendre des voix qui ne sont pas toujours au centre de la décision publique et que les résultats soient mesurables. Je suis entrepreneure donc je fonctionne toujours en ROI (retour sur investissement, N.D.L.R.). J’aimerais qu’après moi, cette vice-présidence ultramarine devienne une évidence parce que nous sommes indispensables dans la vision de la société civile.
En quoi le fait d’être une entrepreneure issue de la Caraïbe influence-t-il votre manière de diriger et d’innover ?
En fait, ce n’est pas forcément parce qu’on est issu de la Caraïbe qu’on va diriger d’une façon particulière. Il y en a plein qui en sont originaires mais qui vivent dans l’Hexagone et qui dirigent à la française. Ma particularité, c’est que j’ai grandi et, surtout, je travaille en Guadeloupe et en Martinique depuis 20 ans, et c’est ça qui change la donne. Quand je travaillais dans l’Hexagone ou ailleurs, on attendait de moi que je bosse et c’est tout. Mais quand on dirige aux Antilles, on doit mettre le curseur sur le relationnel. Il faut s’intéresser aux gens. C’est une très bonne leçon de vie qui fait de moi une meilleure dirigeante.
Avez-vous le sentiment qu’il faut encore « surperformer » quand on vient des territoires ultramarins ?
À double titre : en tant que femme et en tant qu’îlienne. On est tout le temps obligés d’être meilleurs, et ça ne suffit pas. On est tout le temps obligés de se suradapter, et ça ne suffit pas. En fait, on se demande parfois ce qu’il faut faire. SHB BIOTECH est la seule entreprise ultramarine à avoir réussi l’appel à projet « Première usine », de France 2030. La seule entreprise ! Est-ce que j’ai un traitement différent ? Non. Est-ce qu’on s’est rendu compte, en Martinique, de l’exploit que c’était ? Non. Aujourd’hui, le monde économique local ne sait pas soutenir l’innovation parce que c’est risqué, parce qu’il ne la comprend pas, parce que ce ne sont pas des schémas habituels. Alors, même si les choses évoluent, oui il faut tout le temps démontrer davantage. Mais ça ne me freine pas, au contraire, ça me donne la niaque.
Notre modèle ne génère presque aucun déchet. Nos propres coproduits sont valorisables, selon le principe de l’éco-extraction.
Parlez-moi de ce projet de plateforme technologique porté par SHB BIOTECH et lauréat de l’appel à projet « Première usine », de France 2030.
Ce projet entend faire émerger une nouvelle génération d’ingrédients en utilisant des technologies d’extraction durable couplées à de l’intelligence artificielle. Notre ambition est de bâtir, début 2028, la première usine de ce genre en Martinique. Notre modèle ne génère presque aucun déchet. Nos propres coproduits sont valorisables, selon le principe de l’éco-extraction. Les ingrédients que nous produirons auront diverses applications : santé, beauté, nutraceutique*, alimentaire…
Au début de Kadalys, quelle a été la réaction la plus sceptique que vous ayez reçue ?
« Si la banane était intéressante, L’Oréal l’aurait déjà fait ! » C’est une personne de la filière banane qui m’a dit ça. Beaucoup pensaient que la banane était un fruit trop banal pour devenir une innovation. Et aujourd’hui, on a des brevets, des questions scientifiques et un développement qui montre qu’il faut parfois regarder différemment ce qui semble banal ou ordinaire. À la base, on fait de la recherche, on a lancé la marque Kadalys comme un démonstrateur, parce que personne ne croyait en nos ingrédients. Il a fallu prouver qu’ils avaient une valeur ajoutée. 15 ans plus tard, la banane est devenue un ingrédient tendance dans la beauté.
Quelle rencontre ou expérience a le plus changé votre vision du leadership ?
J’ai appris le leadership dans les cultures anglo-saxonnes. En 2020, à la Silicon Valley, en me rendant au congrès où j’étais speaker, j’ai rencontré un participant d’origine Érythréenne avec qui nous avons beaucoup parlé de l’Afrique de l’Est (je suis née à Djibouti). Une fois arrivée à l’événement, on est venu me dire :
« Est-ce que tu as pris sa carte ? Tu vas retourner le voir et prendre sa carte, car cette personne peut changer ta vie ! ». Il s’agissait du vice-président mondial de la recherche chez Johnson & Johnson, c’était l’invité d’honneur du congrès ! Je suis ensuite rentrée dans son accélérateur. J’ai découvert la puissance des réseaux noirs américains, c’est quelque chose qui nous manque.
La deuxième rencontre a eu lieu à Londres, il y a 2 ou 3 ans. Là aussi j’étais speaker, je parlais du fait que les îles de la Caraïbe étaient perçues comme des îles touristiques et pas comme des îles innovantes. Une femme dans la salle, me dit : « Vous ne savez pas qui je suis ? Regardez sur internet ce que je peux faire pour vous aider ». Je découvre que c’est une milliardaire nord-américaine, mais je ne la rappelle pas. Elle me relance 3 fois et je finis par lui dire que je ne me sens pas à l’aise de la solliciter et elle me dit : « Quand quelqu’un comme moi s’intéresse à vous, prenez votre chance ». Cette femme a finalement mis un ticket dans ma boîte.
Ces deux rencontres-là m’ont beaucoup apporté. Elles m’ont appris à être bold.
Quels souvenirs gardez-vous de votre jeune enfance en Afrique de l’Est ?
Djibouti, à l’époque, était un pays en guerre. Je me souviens que mon père nous disait qu’on devait pouvoir partir à n’importe quel moment. Je crois que c’est pour cela que je ne m’attache pas au matériel. Je suis nomade, j’ai très souvent déménagé. Et c’est sans doute pour cette raison que ce projet d’usine est très important pour moi. J’ai besoin, à travers ce projet de m’ancrer de façon plus forte en Martinique. Un ancrage qui, sans doute, m’a manqué par le passé…
Je suis entrepreneure militante, fille de syndicalistes.
Quelle est votre conception de l’entrepreneuriat ?
J’ai décidé d’entreprendre parce que c’est une façon de résoudre des problèmes utiles à la société. Ce n’est pas uniquement un outil économique. C’est un outil de transformation sociale, environnementale, territoriale. Je suis entrepreneure militante, fille de syndicalistes. Notre modèle économique est à bout de souffle. On ne peut pas faire qu’importer et revendre. Nous devons absolument créer de la valeur. Nous devons absolument faire émerger une nouvelle catégorie d’entrepreneurs. Et donc, pour moi, l’entrepreneuriat, c’est un acte d’engagement.
Si vous deviez recommencer aujourd’hui avec les outils actuels (IA, réseaux sociaux…), que feriez-vous différemment ?
J’ai toujours été extrêmement connectée. Ça ne changerait rien à ce que je fais en termes de R&D, car les probabilités et les statistiques sont les bases de l’IA, et c’est déjà comme cela que je travaille. Depuis un an, nous avons intégré l’IA générative dans nos process, ce qui a permis d’automatiser beaucoup de choses. En revanche, je ferai différemment ce qui concerne la partie « gestion de marque », j’irai beaucoup plus vite. Quand je me suis lancée, il y a 15 ans, les financements participatifs n’étaient pas encore très communs, il est probable que, si je devais recommencer aujourd’hui, j’irais aussi dessus.
Sur la partie réseaux sociaux, c’est intéressant parce qu’il y a plusieurs années, en Martinique, j’ai eu beaucoup de remarques masculines disant que « je faisais la belle sur les plateaux télé ». Cette remarque m’a beaucoup marquée et longtemps je me suis mise en off. En tant que femme, c’est extrêmement blessant, car ça nous réduit à une image superficielle, alors qu’en réalité, on n’a pas le choix ! Nous sommes dans un monde de communication, c’est encore plus vrai dans le domaine de la beauté. On doit devenir l’image de sa société. J’aurais aujourd’hui moins de complexes à la faire.
Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi aurait ressemblé votre vie si vous aviez accepté cette offre d’emploi au Japon, plutôt que de vous installer en Guadeloupe ?
Oui ! J’avais même préparé un diplôme en japonais. J’allais intégrer un groupe de luxe et c’était ce que je voulais. Le contrat était signé ! Je me demande souvent ce que je serais devenue, j’aurais certainement fait carrière dans un grand groupe en Asie. Je ne serais pas revenue en France et je ne pense pas que je serais devenue entrepreneure. Je dis souvent à mon mari que c’est à cause de lui (rires) ! Dans un couple, il y a souvent des sacrifices, quand on est partis en Guadeloupe c’est parce que mon mari avait cette opportunité professionnelle, je l’ai suivi. Il a fallu que je change de métier. Je suis devenue dirigeante dans la distribution et l’import. On m’a laissé cette opportunité de diriger des entreprises aux Antilles. C’est cette expérience qui m’a menée vers l’entrepreneuriat.
Vous croyez beaucoup au destin, quel est votre mantra ?
Je crois au destin, mais je n’ai pas de mantra. Je crois aux signes.
* La nutraceutique explore le potentiel thérapeutique de certains nutriments ou parties d’un aliment.