De quoi la case créole est-elle le nom ?
À partir d’une option arts plastiques, le concept même de la case créole stimule le questionnement et la créativité des élèves. Et peut-être au-delà. Reportage à Trinité.
© Jean-Albert Coopmann
De quoi la case créole est-elle le nom ?
À partir d’une option arts plastiques, le concept même de la case créole stimule le questionnement et la créativité des élèves. Et peut-être au-delà. Reportage à Trinité.
Ce lundi matin, après 2 heures d’histoire et géographie, Emy, Manon, Carl, Nalia et leurs camarades rencontrent Claire Ente, artiste, diplômée d’architecture, qui pendant les quatre dernières années s’est passionnée pour les cases créoles, comme construction et comme symbole du patrimoine martiniquais. Âgés de 11 à 12 ans, en polo blanc, crayon à la main et cahier d’arts plastiques ouvert sur les dessins d’introduction conçus par leur professeur Mme Berkeley, les 22 élèves (18 sixièmes et 4 cinquièmes) sont curieux et concentrés. Inscrits dans ce cours optionnel du collège Rose Saint-Just à Trinité, ils vont passer deux heures avec l’artiste dont l’exposition « Recueil de savoirs poétiques autour de la case créole » fut inaugurée deux jours plus tôt dans la commune des Trois-Îlets. 63 panneaux répartis sur les façades de l’ancien hôpital, de l’ancien musée et à l’intérieur de la bibliothèque, où elle mêle étude généraliste, œuvres sensibles (dessins et photos) et témoignages d’habitants et de sachants. « Des échanges primordiaux, explique Claire Ente, parce qu’on en sait à la fois beaucoup et bien peu sur la case ».
Face aux élèves, elle projette au tableau des reproductions, des dessins techniques et quelques photos de cases qu’elle a répertoriées au cours des derniers mois. Elle leur raconte l’occupation de l’espace, les spécificités de ces habitations avec ses espaces modulables, l’orientation de sa structure pour profiter des alizés, le confort associé aux choix des matériaux, la cuisine excentrée (structure en bois oblige) etc. Solin maçonné, bardage, jalousie, tuiles en écaille, lambrequin… Le vocabulaire technique résonne dans la salle sans perturber ni assoupir les élèves, au contraire, tout le monde participe avec application au quiz d’introduction.
Une maison intelligente
Au fur et à mesure de la présentation, ils découvrent l’envers du décor de ces constructions traditionnelles. Comme si, ce matin-là, il leur était offert une nouvelle grille de lecture et d’appréciation de ces simples façades, plus ou moins en bon état, qu’ils croisent d’habitude sans vraiment les voir. Un décor familier et désuet dont pour la première fois ils observent les détails, qu’ils vont ensuite dessiner à main levée et qu’ils regarderont désormais différemment. C’est l’objectif de l’enseignante qui a vu dans la case créole le sujet pédagogique de choix pour démarrer les ateliers optionnels d’arts plastiques qu’elle anime depuis la rentrée. « Chaque génération a le devoir de retrouver un petit peu ces bases-là, et de se projeter dans cette histoire », explique Mme Berkeley, en résonance avec le thème des Journées européennes du patrimoine 2026 « Patrimoine en péril : raviver, résister, réimaginer ».
Alors, c’est quoi une case créole ? La question n’est même pas tranchée, s’excuse dans un sourire Claire Ente. Le regard des architectes, précis et technique, va en lister les atouts et les caractéristiques mais ces habitats vernaculaires (selon le terme consacré pour désigner une habitation conçue pour un lieu précis dans un environnement précis) ne répondent pas à une définition fixe. Le nom change même selon le ressenti et l’histoire de générations qui les occupent : maison, kay, case… « Rien d’étonnant, explique-t-elle devant la classe, c’est une architecture qui a d’abord été dévaluée à partir des années 1960 ». Une construction en bois, vieillotte, était facilement taxée d’insalubrité en comparaison aux maisons en béton qui étaient alors considérées comme le summum du progrès et du confort, avec l’intégration de technologie et de la climatisation. « Une course effrénée à la modernité qui fit oublier l’intelligence de ces maisons traditionnelles, et le fait que justement, la case créole sans recours à toute cette technologie, est plus économique, plus intelligente, plus adaptée », complète-t-elle.
Au désamour patent de ces maisons anciennes par une partie de la population, suivit un regain d’intérêt récent, au prix parfois d’une certaine confusion. « Il y a parfois des raccourcis pris entre l’idée de la case et certaines constructions contemporaines », souligne Claire Ente. Par exemple, ce n’est pas avec un bardage composite rapporté sur une structure béton, ou même des villas ornées de lambrequins qu’une filiation avec la case créole peut être justifiée. « La case n’est pas tant une typologie architecturale avec des principes de façade clairement définis qu’une structure prenant différentes formes en fonction des besoins des habitants et des savoir-faire des artisans ». Ainsi en va-t-il du solin en béton pour éviter le contact du bois avec le sol, des bardages en bois faciles à remplacer, de l’orientation pour la ventilation, des jalousies qui donnent de la fraîcheur et permettent de voir sans être vus, des lambrequins pour que l’eau de la toiture ne ruisselle pas sur la façade en bois… « Tout est intelligent ! » Peut-on en reprendre les préceptes ? C’est plus délicat qu’il n’y paraît, pour des questions de matériaux, de coûts, de savoir-faire, mais aussi de normes et de réglementation. Sans compter que « les réels atouts de la case créole, face aux défis énergétiques par exemple, reposent beaucoup sur l’orientation des habitations et la ventilation naturelle, ce qui n’est pas toujours évident à mettre en place », reconnaît Claire Ente.
Un bout de qui nous sommes
En mal de définition officielle, la case créole représente pour autant un enjeu très net de patrimoine, de transmission, d’intelligence de construction. C’est ce qui conduit Claire Ente à en parler « aux jeunes et le plus possible, pour avoir conscience de ce que c’est la case créole et de ce que ça nous enseigne ». Le directeur des Affaires culturelles (DAC), Johan-Hilel Hamel, portait sensiblement le même propos aux micros des journalistes l’interrogeant sur les Journées européennes du patrimoine les 19 et 20 septembre dernier, « les cases créoles appartiennent à ce qu’on appelle l’architecture résiliente, soulignait-il. Lors d’un cyclone ou d’un ouragan, si la maison tombait, on était capable de la remonter ». Au-delà des atouts structurels de la case créole, « construite anciennement au coup de main », précise Claire Ente, évolutive, stimulant les sens, elle est aussi porteuse d’une manière de vivre, « d’une façon d’envisager sa relation d’être dans la ville, et sa relation aux autres », résume le DAC.
La case créole déborde en effet la stricte compréhension technique et architecturale, « l’habiter » compte tout autant. C’est précisément ce qui passionne Claire Ente, cette façon dont les personnes vont s’approprier un territoire et la façon dont elles vont construire, « parce que ça revient à comprendre les gens, comprendre la façon dont ils vivent ». Une dimension de la case créole qui méritera sans doute de figurer au programme du colloque sur l’architecture tropicale en Martinique qui se tiendra en 2027 au sein de la Cité internationale de l’architecture et du patrimoine à Chaillot. Pour l’heure, à Trinité, dans la salle climatisée du collège, Emy et les autres ont tous incliné leur table de dessin et scrutent la photo d’une case blanche et bleue photographiée aux Anses-d’Arlet, qu’ils doivent reproduire à main levée. Bras tendu, pouce appuyé sur le crayon, ils estiment les proportions avant d’oser tracer les premiers traits. Certains s’amusent, la majorité est appliquée et silencieuse. L’exercice d’observer et de reproduire est assez nouveau pour eux, commentent deux élèves avec enthousiasme.
« L’option a été construite autour de cette idée de rencontres et d’ouverture des possibles »
Une option capitale
Avant l’artiste Claire Ente, l’illustrateur de bandes dessinées Ralph Edmond et l’artiste graffeur Stéphanie Destin ont également franchi la porte du collège dirigé par Chrystelle Jean-François depuis un an. Munis de leur badge « visiteur », ils ont chacun leur tour, deux heures durant, présenter leurs travaux, leur manière de travailler et conduit des ateliers pratiques pour que chacun des élèves puisse tester, manipuler, s’aventurer sur un type de création artistique.
La case créole donnera lieu à une exposition de dessins et maquettes à la fin du mois. Et avec Stéphanie Destin, les élèves réalisent une fresque murale d’ici quelques jours. « Nous croyons, avec toute l’équipe pédagogique, que la culture doit jouer un rôle, qu’elle peut agir comme un révélateur pour certains élèves. L’option a été construite autour de cette idée de rencontres et d’ouverture des possibles », explique la principale. L’option arts plastiques du collège Rose Saint Just a pu voir le jour cette année grâce au soutien des parents et autres via « ma trousse à projets » (plateforme de l’Éducation Nationale pour financer des projets pédagogiques en 60 jours). L’étape suivante serait de « créer une classe horaire aménagée en arts plastiques », poursuit la principale, là encore, afin de permettre à certains élèves de challenger leur intérêt et leur pratique des matières artistiques. Car s’il faut tout un village pour faire grandir un enfant, il faut sans doute aussi toute une école pour faire grandir un territoire.