Laurence Lascary : « Le secret ? Je n’ai pas de plan B »

Le cinéma porte une promesse plus grande que lui, et Laurence Lascary est bien décidée à lui faire tenir parole. La productrice guadeloupéenne qui a grandi à Bobigny croit au pouvoir du script, à ces récits qui façonnent nos imaginaires et ensemencent le réel, ces histoires qui nous changent intérieurement parce qu’elles nous permettent d’exister à l’écran. Rencontre au cinéma Alice Guy qui vient d’ouvrir ses portes à Bobigny.

Laurence Lascary © Aubane Nesty
Laurence Lascary, au cinéma Alice Guy à Bobigny Laurence Lascary © Aubane Nesty

Laurence Lascary : « Le secret ? Je n’ai pas de plan B »

Le cinéma porte une promesse plus grande que lui, et Laurence Lascary est bien décidée à lui faire tenir parole. La productrice guadeloupéenne qui a grandi à Bobigny croit au pouvoir du script, à ces récits qui façonnent nos imaginaires et ensemencent le réel, ces histoires qui nous changent intérieurement parce qu’elles nous permettent d’exister à l’écran. Rencontre au cinéma Alice Guy qui vient d’ouvrir ses portes à Bobigny.

Mathieu Rached

Votre boîte de production s’appelle De l’autre côté du périph’ (DACP), qu’est-ce qui a changé entre grandir de l’autre côté du périph’ dans les années 80 et aujourd’hui ?

Laurence Lascary : Je dirais que les jeunes qui grandissent en périphérie ont la chance de pouvoir davantage se voir à l’écran que nous dans les années 80 et 90. Ils se voient devant la caméra mais aussi derrière la caméra, et ça change beaucoup de choses. De fait, on a beaucoup, beaucoup de talents issus de ces quartiers, issus de ces minorités, qui ont pu se hisser à un très haut niveau, gagner des prix à l’international, être représentés dans les plus grands festivals. Donc je pense que le paradigme a vraiment changé, et d’autre part, que les jeunes se mettent moins de barrières que nous à leur âge. Sans être devenue « banale », la réussite fulgurante des jeunes est quelque chose qui est là, qui s’est développée. Et la « jeunesse » n’est plus tout à fait synonyme de manque de compétence comme c’était le cas il y a 20 ou 30 ans.

C’est plus facile aujourd’hui d’être jeune, noir et de grandir en banlieue ?

(Sourire) Je ne le dirais pas comme ça. Les discriminations, les inégalités, les difficultés économiques et sociales sont toujours là, simplement il y a un horizon et un champ des possibles qui s’élargit, oui. Je pense aussi que les jeunes ont une espèce de feu en eux et qu’ils se sentent capables de toutes les opportunités. Par exemple, ils connaissent peut-être mieux leurs droits notamment pour ce qui touche à l’orientation scolaire. À mon époque, on plaçait un peu mécaniquement les jeunes, surtout les jeunes garçons, dans les filières techniques, quel que soit leur niveau de compétence, aujourd’hui, ça se fait beaucoup moins… Les barrières sont toujours là, mais j’ai l’impression que cette nouvelle génération se sent davantage en capacité de déjouer la situation.

 « Il y a un enjeu très clair : qui tient le stylo ? Qui écrit l’histoire ? »

Grâce au cinéma ?

En partie sans doute, oui. Il y a un enjeu très clair : qui tient le stylo ? Qui écrit l’histoire ? Et comment faire en sorte que ces narratifs-là soient entendus et, plus important, qu’ils soient respectés dans leur intégrité. Parce que les personnes qui décident des projets n’ont pas le même vécu que ceux qui les racontent, donc en tant que productrice, on veut favoriser cette rencontre, et faire exister ces histoires avec leur authenticité. C’est d’ailleurs ce qu’attend le public.

Jeune ado guadeloupéenne, à Bobigny, qui avez-vous eu comme modèle ?

C’étaient mes parents. C’était ma mère, parce que je crois que c’était la personne la plus populaire que je connaissais. Elle arrivait à voir le bien en chaque personne. J’étais très admirative de cette capacité d’aimer les autres et de les accepter comme ils étaient. Et c’était mon père, parce que lui, il est toujours animé par le désir de changer le monde, d’aider les gens qui sont défavorisés. Et puis il a un côté « zéro limite » qui, je pense, m’a beaucoup inspirée : il a toujours fait ce qu’il voulait et il ne s’est jamais laissé empêcher de faire quoi que ce soit. Cette détermination et cette confiance en lui m’ont aidé à me construire et à avoir, moi aussi, confiance en moi. Et après, je prenais des modèles dans les films que je regardais. À commencer par le Cosby show parce que c’était des personnages auxquels je pouvais m’identifier. J’ai aussi beaucoup aimé le film Fame de Parker, parce que ça montrait des jeunes qui avaient un talent et qui étaient déterminés à réussir.

À partir de quand le métier de productrice de cinéma vous a fait rêver, et à partir de quand avez-vous su que ça serait possible ?

J’ai commencé à en rêver à partir du lycée, mais je ne connaissais pas bien les métiers. Au départ, j’étais attirée par les médias, la culture et donc le métier que je connaissais, c’était journaliste. Finalement, j’ai pris une autre voie, j’ai fait plutôt des études commerciales et de management, puis une maîtrise en sciences de gestion. Et j’ai passé 2 ans chez France Télécom comme apprentie dans un service marketing puis dans la branche entreprise, c’est là que je me suis dit ça ne va pas être possible… Ensuite, quand j’ai reçu les premières offres d’emploi en commercial ou informatique j’ai sombré, parce que je me rendais compte que je ne voulais pas du tout faire ça (je pense même que j’ai fait une sorte de mini-dépression).

Je me suis réorientée, j’ai suivi une formation à la Sorbonne qui présentait toutes les étapes, toute la filière audiovisuelle, du développement artistique jusqu’à la distribution, la diffusion télé, en passant par le financement, etc. C’était vraiment très large, j’ai pu voir tous les métiers. Et là, c’est devenu très concret. J’ai vu que la production m’intéressait le plus, avec la dimension 360° du métier puisqu’on est présent surtout sur tous les sujets : l’artistique, la fabrication, le juridique, le marketing, la communication, etc. J’ai pu enchaîner plusieurs stages, chez Studio Canal, chez Unifrance à New York puis dans l’entreprise émergente de deux guadeloupéens, comme moi, qui étaient jeunes, comme moi et qui venaient de banlieue comme moi. Je pense que ce passage a pas mal compté dans mon parcours, que ça m’a rendu plus forte. Ça a vraiment désacralisé l’entrepreneuriat, parce que je pouvais m’identifier à eux.

Depuis le succès populaire du film l’Ascension jusqu’au phénomène Zion, vous faites référence dans l’industrie du cinéma, quel regard portez-vous sur les 15 dernières années. Ça a été plus facile que vous ne l’imaginiez, plus ingrat, plus hasardeux… ?

(Sourire) En fait, c’était très périlleux mais j’ai l’impression d’avoir réussi, à ma manière. D’abord, ce n’est pas une réussite qui m’est tombée dans le bec. Il a fallu faire preuve de résilience, attendre, être opiniâtre aussi, être capable de saisir les opportunités. Surtout, à mon sens, c’est une réussite parce que je ne suis pas devenue quelqu’un d’autre. En fait, j’ai composé avec ce que j’étais, ce que j’avais entre les mains pour réaliser mon projet.

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À quoi vont ressembler les quinze prochaines années ?

Beaucoup de films, une boîte qui se développe, des séries. Et encore plus de projets ultramarins ! C’est l’ambition que j’avais au départ, et l’expérience que j’ai vécue avec Zion de Nelson Foix m’encourage à poursuivre dans cette direction.

Quelle est la principale qualité à avoir en tant que productrice ?

J’hésite entre deux qualités qui sont assez proches, être résilient et avoir la foi. Mais finalement, le fait d’avoir la foi, avoir confiance, ça rend résilient, ça signifie qu’on ne se laisse pas abattre au premier échec, au premier « non » pour continuer. Et bien sûr, malgré le fait d’avoir la foi et de travailler dur pour faire exister un film et un récit qui vous touche, il y a beaucoup de projets qui ne trouvent pas preneur. Ça m’est arrivé aussi de sortir un film en salle qui n’a pas du tout marché. Ce sont les montagnes russes, la vie de productrice de cinéma.

Et le principal défaut qu’on a forcément ?

Le défaut des producteurs, c’est le défaut de la qualité, ça veut dire être trop optimiste. Parce qu’il faut qu’on soit optimiste, sinon on meurt (rire). Donc en, réalité, vous ne vous découragez pas, mais vous vous organisez par rapport à un projet. Et puis des fois, on peut être déçu quand on fait lire un projet, parce qu’on peut oublier qu’en face de nous, on a des personnes qui n’ont pas le même référentiel, qui peuvent ne pas être touchées de la même manière par le récit… Alors que nous, on l’adore !

À quoi ça sert le cinéma ?

Ça permet de nourrir les gens, leur imaginaire, de les faire grandir, de les éveiller, d’éveiller les consciences, de les nourrir spirituellement, intellectuellement. De faire vivre beaucoup d’émotions, de divertir.

En 2017, vous avez été nommée Chevalière de l’Ordre national du mérite ?

Qu’est-ce que cela a représenté pour moi ? En fait, c’est Audrey Azoulay qui, lorsqu’elle était au ministère de la Culture a proposé mon nom pour recevoir cette distinction. Et j’ai trouvé ça chouette parce que je pense qu’il faut qu’on prenne notre place partout, y compris sur ces terrains-là. Et c’était une reconnaissance aussi de mon travail, de ma vision et de ce que j’avais envie de poursuivre. Et quand je l’ai reçu, j’ai été très touchée par la fierté de mes parents, de mes proches, etc. C’était une célébration, sous une tempête de neige qui avait bloqué la capitale et pas mal d’invités à la cérémonie (rire). Mais ce que je retiens, c’est surtout un moment de pause, où on lève la tête, on respire, on se dit « c’est pas mal ce que tu fais ».

Et ce sentiment perdure-t-il ?

Oui, ça perdure, parce que je suis fière de ce que je fais, mais je ne reste pas là-dessus. Il reste encore beaucoup de choses à faire, je pense que je suis loin d’avoir tout montré, d’avoir tout compris.

Vous doutez parfois d’y arriver ?

Il y a un moment où j’ai douté, c’était pendant le covid, après le deuxième confinement. Je ne savais pas si ça serait encore possible de continuer. Et finalement, je suis toujours là. En fait, à chaque fois où j’ai douté, je savais que je ne pourrais pas faire autre chose. Je n’ai pas de plan B, c’est mon secret.