MPI : « L’économie de nos territoires ne doit pas mourir d’un dogme continental »
Au cœur du Pacte vert de l’Union européenne, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), souvent appelé « taxe carbone européenne », doit permettre à l’UE d’étendre ses normes environnementales aux entreprises exportant sur son territoire. à quel prix pour les économies ultramarines ? Franck Desalme, Président de l’Association des moyennes et petites industries de Guadeloupe (MPI), tire la sonnette d’alarme sur le risque. Pour Karumag, il décrypte une « aberration économique » et évoque les solutions d’urgence pour sauver la production locale.
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Franck Desalme, président de l'Association des moyennes et petites Industries © Lou Denim
MPI : « L’économie de nos territoires ne doit pas mourir d’un dogme continental »
Au cœur du Pacte vert de l’Union européenne, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), souvent appelé « taxe carbone européenne », doit permettre à l’UE d’étendre ses normes environnementales aux entreprises exportant sur son territoire. à quel prix pour les économies ultramarines ? Franck Desalme, Président de l’Association des moyennes et petites industries de Guadeloupe (MPI), tire la sonnette d’alarme sur le risque. Pour Karumag, il décrypte une « aberration économique » et évoque les solutions d’urgence pour sauver la production locale.
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L’association MPI et le monde économique ultramarin dénoncent d’une seule voix l’application du MACF. Pourquoi parlez-vous d’un « coup de grâce » pour notre économie ?
Franck Desalme, président de la MPI : Parce que c’est très exactement ce qui est en train de se produire. Nos territoires sont exsangues, nos entreprises se battent au quotidien face à des coûts structurels très élevés liés à l’insularité et nos populations étouffent sous la vie chère. Pourtant, l’Europe s’apprête à nous infliger un choc tarifaire sans précédent. Appliquer ce texte chez nous, sans aucune adaptation, relève de l’aveuglement. Concrètement, nos industries n’ont pas d’autre choix que de s’insérer dans leur bassin géographique. Aujourd’hui, 80 % de notre approvisionnement en matières premières soumises au MACF provient de pays tiers. En nous taxant sur ces importations incompressibles, Bruxelles nous impose un surcoût effarant. C’est tout simplement insoutenable pour notre tissu économique.
Quels secteurs guadeloupéens vont payer le prix fort de cette mesure ?
Le BTP est en première ligne, et la facture s’annonce dévastatrice. Les chiffres sont têtus : sur le clinker, qui est indispensable à notre industrie cimentière, nous allons subir un surcoût allant de 58 à 61 euros par tonne. La conséquence directe, c’est une flambée anticipée du prix du ciment de + 34 % dès 2026, dont 31 % sont exclusivement imputables à l’application du MACF. L’impact sur le béton s’élèvera de + 18 à + 19 %. Mais le désastre ne s’arrête pas là. L’agriculture, garante de notre souveraineté alimentaire, est frappée de plein fouet. Le MACF taxe très lourdement les engrais importés. Les alternatives locales éventuelles étant insuffisantes eu égard aux besoins pour maintenir une production agricole suffisante, c’est toute la chaîne agroalimentaire qui va flamber. Au final, que ce soit pour se loger, pour construire des infrastructures publiques ou simplement pour se nourrir, ce sont les ultramarins qui vont payer cette addition au prix fort.
L’intention première du MACF reste la transition écologique. N’y a-t-il pas un sens environnemental à cette démarche, même pour nos îles ?
C’est là que le paradoxe devient total ! Le MACF a été pensé pour le continent, pour des usines approvisionnées sur des distances allant de 600 à 1 200 kilomètres. Pour échapper à la taxe, l’Europe voudrait nous obliger à nous fournir sur son sol pour nos matériaux de construction ou nos engrais. Or, nos routes maritimes font entre 6 000 et 11 000 kilomètres ! Nous forcer à importer de si loin générerait un bilan carbone catastrophique. C’est un non-sens absolu. Plus grave encore, l’Europe taxe ses propres puits de carbone. Bruxelles semble oublier que l’outre-mer est le poumon vert de la France et de l’UE. Nos mangroves, si précieuses en Guadeloupe, stockent jusqu’à 1 000 tonnes de carbone par hectare ; c’est une densité inouïe. J’ajouterais que nos cultures, par exemple la canne à sucre, sont également de formidables puits de carbone. Notre flore ultramarine, avec les immenses forêts guyanaises, absorbe 10 millions de tonnes de CO2 par an, soit bien plus que tout l’Hexagone. Et notre Zone économique exclusive de 11 millions de kilomètres carrés s’appuie sur des océans qui captent 25 à 30 % du CO2 mondial. Bruxelles asphyxie les territoires qui nettoient son atmosphère !
Face à ce mur tarifaire de 2026, quelle est la solution juridique ? L’Europe peut-elle reculer ?
Nous refusons d’être les victimes collatérales d’une écologie punitive, taillée pour le continent. La solution juridique existe, elle est claire : c’est l’article 349 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE). Cet article permet expressément d’adapter la législation aux réalités des RUP. Nous exigeons l’exclusion totale du MACF pour les intrants qui sont destinés à notre seul marché local. Qu’on ne nous oppose pas un imaginaire risque de fraude ou de fuite de carbone : pour des produits lourds comme le ciment ou les engrais, parfaitement tracés et utilisés sur nos territoires insulaires, le risque de réexportation vers l’Europe continentale est nul.
Le compte à rebours est donc lancé ?
Le moment d’agir, c’est maintenant. La balle est dans le camp de nos parlementaires et du Gouvernement. Les arbitrages se font en ce moment même à Bruxelles. L’économie des Outre-mer ne doit pas mourir d’un dogme continental. Il en va de la survie de nos filières et de la dignité de nos concitoyens face à la vie chère.