Séries télé : entrez dans la room

Le 12 février dernier, j’assistais au tournage de l’une des scènes de la mini-série Tiens bon ! Ne lâche rien, écrite par Sarah Malléon, pour France TV. En mars, Netflix lançait la campagne de promotion de Bandi, la série créée par Éric et Capucine Rochant. Fin 2024, la sortie de Wish, sur Canal+, annoncée comme la série événement, 100 % antillaise, affolait déjà les réseaux. Les séries ont le vent en poupe et nos territoires semblent de plus en plus attractifs.

Khris Burton (réalisateur), Capucine Rochant (créatrice et réalisatrice), Éric Rochant (créateur et réalisateur) © Jean-Albert Coopmann
Khris Burton (réalisateur), Capucine Rochant (créatrice et réalisatrice), Éric Rochant (créateur et réalisateur) © Jean-Albert Coopmann

Séries télé : entrez dans la room

Le 12 février dernier, j’assistais au tournage de l’une des scènes de la mini-série Tiens bon ! Ne lâche rien, écrite par Sarah Malléon, pour France TV. En mars, Netflix lançait la campagne de promotion de Bandi, la série créée par Éric et Capucine Rochant. Fin 2024, la sortie de Wish, sur Canal+, annoncée comme la série événement, 100 % antillaise, affolait déjà les réseaux. Les séries ont le vent en poupe et nos territoires semblent de plus en plus attractifs.

Floriane Jean-Gilles

« En série, l’écriture est très longue, très collective, c’est pour ça que les rooms d’écriture, avec plusieurs scénaristes, existent », nous explique Gwénola Balmelle, scénariste et autrice-réalisatrice. Lieu de brainstorming, la room est l’antichambre de la série. C’est dans cette salle d’écriture que les auteurs échangent autour du scénario, challengent les idées et définissent les trames narratives. Khris Burton, réalisateur et scénariste, se souvient de sa première room, pour Bandi : « Je m’attendais à une grosse room et je découvre, quand je me connecte à la visio, qu’ils sont tous les deux (Éric et Capucine Rochant – NDLR). On assiste à ce moment-là, Gwénola et moi, à la naissance de Bandi. On trouvait déjà cool le simple fait d’être là, sans savoir qu’on était, en réalité, déjà des apprentis. On émet des idées, Éric et Capucine nous demandent notre avis et on commence à comprendre comment fonctionnent les Rochant et leur façon d’écrire et de travailler. » Éric et Capucine Rochant, créateurs de Bandi, sont les showrunners du projet, les chefs d’orchestre, ils dirigent l’écriture des scénarios et gèrent l’équipe de scénaristes. Mais si la room est un laboratoire, elle suppose, au préalable, un travail de recherches conséquent.

« Quand on fait une série qui se passe en Martinique, on ne veut pas faire une série dans une Martinique qui n’existe pas, explique Éric Rochant. On veut inscrire nos histoires dans une Martinique qui existe. Je pense, qu’en plus, on peut en extraire de la beauté et de la poésie. Et parce qu’on ne connaissait pas la Martinique, on a tout de suite cherché des personnes capables de nous y introduire. On leur a demandé de nous initier à la Martinique, la vraie Martinique. Pas celle des guides touristiques. »

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La série est diffusée dans 90 pays, doublée en 17 langues et sous-titrées en 32 langues

Les showrunners font alors appel à Gwénola Balmelle, elle se souvient : « J’ai été contactée au départ pour dresser des portraits de Martiniquaises et Martiniquais, parce qu’Éric et Capucine Rochant, les créateurs, voulaient des personnages ancrés dans le réel afin de faire exister leur concept, celui d’une fratrie qui, à la mort de leur mère, lutte pour s’en sortir et rester unie, empruntant pour certains le chemin du trafic. J’ai donc mené des entretiens pour donner à voir à Éric et Capucine certaines préoccupations des Martiniquais et leurs difficultés du quotidien, tout en enquêtant sur la réalité du trafic de drogue. Mon rôle a donc été, au départ, celui d’une journaliste documentaliste, interviewant des marchandes, ouvriers, avocats, lycéens, cadres, policiers, anciens trafiquants, juges pour enfants, douaniers, associations… J’ai compris que pour écrire cette série, il fallait d’abord écouter. Ensuite, ils cherchaient quelqu’un capable de les aider à entrer dans l’environnement musical et social de la série. Je leur ai proposé plusieurs profils d’auteurs martiniquais dont celui de Khris Burton. »

C’est comme ça que Khris Burton rejoint l’aventure Bandi. Il mène des interviews, pour la première fois, à la cité Ozanam où il réside : « J’ai contacté plusieurs musiciens, l’un d’eux m’a répondu, très enthousiaste, et je découvre, à ce moment-là, qu’une de nos connaissances a trempé dans le trafic, qu’il est allé en prison et je dois dire que ça m’a scotché. J’ai envoyé ces notes à Éric et Capucine qui m’ont fait leurs retours et m’en ont demandé d’autres. »

Quelque temps plus tard, Éric et Capucine Rochant font le voyage en Martinique. Ils rencontrent les gens, s’assoient en face d’eux, discutent, expliquent le projet et constatent que les gens sont très ouverts à l’idée de partager leur vie et leurs expériences. C’est de ce réel qu’ils s’inspirent pour tisser l’arc narratif de la série : qui sont ses personnages ? Qui est cette famille ? « La série est souvent plus complexe qu’un film, parce qu’il y a beaucoup de personnages, beaucoup de lignes narratives, surtout quand l’univers est vaste comme celui de Bandi. Il faut s’inscrire dans l’imaginaire du showrunner et réussir à saisir les onze personnages de la famille et ceux qui gravitent autour, puis les faire exister ensemble », poursuit Gwénola Balmelle.

« L’écriture est un travail constant, on ne sait pas toujours qui sera le héros. C’est au fur et à mesure que les personnalités des personnages émergent et se distinguent. Et on doit souvent revoir ce qu’on a écrit au début à la lumière de ça », conclut Capucine Rochant.

3 questions à Nicolas Lecx, producteur exécutif de Tiens bon ! Ne lâche rien (LECX FILMS)

Comment sélectionnez-vous les projets qu’on vous soumet ?

J’ai toujours été focus sur nos histoires. Les histoires de la Caraïbe, de la Martinique. Je dois tout à la Martinique. Ici, pour moi, c’est vraiment un carrefour du monde. J’ai tendance à dire, et on va peut-être me trouver un petit peu égocentré, que la Martinique est le centre du monde. C’est, en tout cas, le centre de mon monde. Quand un projet comme Tiens Bon ! m’arrive entre les mains, déjà, il m’arrive par une scénariste comme Sarah Malléon, avec qui j’ai déjà collaboré. Donc, je sais que le scénario est qualitatif. Et qu’il n’est pas doudouiste, à la différence de bon nombre de projets qu’on m’envoie. Ensuite, la série est produite par Sophie Deloche (Astharté & Compagnie), productrice expérimentée. Puis, quand j’ai lu le dossier de la série, je me suis tout de suite reconnu dans ces nouveaux codes. C’est ce qui a fini de me convaincre.

Quel regard portez-vous sur la production audiovisuelle en Martinique ?

C’est indéniable qu’il y a un vrai savoir-faire caribéen qui s’est créé. Et ça, c’est beaucoup grâce à Tropiques Criminels qui a permis de former des techniciens, 7 ans avant Bandi. Donc, c’est un vrai pari de fédération d’avoir voulu tourner en Martinique, qui a donné un coup d’accélérateur. Au préalable de tout ça, il y avait des sociétés de production comme la mienne, on faisait des courts-métrages antillais qui trouvaient écho dans les festivals internationaux. Parce qu’en fait, nos paysages sont rares, nos histoires sont peu souvent racontées alors même qu’elles intéressent, me semble-t-il, le monde entier. Nous sommes un carrefour du monde, donc tout ce qui se passe chez nous, se passe ailleurs. Avec une autre couleur.

Qu’est-ce que cela représente en termes d’opportunités professionnelles ?

Ça dépend vraiment des projets. Je vais vous donner le cas très concret de notre série Tiens bon ! Ne lâche rien. LECX FILMS a embauché près de 200 personnes, dont une quarantaine de techniciens et à peu près 80 figurants et silhouettes, sur une période d’un mois et demi. Donc c’est quand même conséquent. Aujourd’hui les projets sont de plus en plus longs, donc j’ose espérer que l’industrie cinématographique martiniquaise est en train de se consolider. Après, vous savez, c’est un secteur qui reste fragile. Il faut rester vigilant, faire venir des projets et être entourés par nos instances comme la CTM, qui agit comme un garde-fou, en permettant d’embaucher des techniciens locaux.

C’est quoi une bonne série ?

Gwénola Balmelle, scénariste et autrice-réalisatrice

« On n’aime pas tous le même genre de séries, mais celles qui nous marquent passent par une forme de dissociation réussie. On fait exister deux concepts qui s’opposent pour créer du conflit. Un homme qui cherche désespérément sa place parmi des acteurs en devenir, et qui se trouve aussi être un tueur à gages (Bary)… Ou une agente du renseignement un peu dépressive, qui devient obsédée par l’assassin qu’elle est chargée de traquer (Killing Eve)… Ou encore une femme progressiste du XXIe siècle, réduite en esclavage aux mains d’un patriarcat totalitaire (La servante écarlate). Chez Aristote, le père du storytelling, une bonne histoire nous fait ressentir la peur, la compassion, le trouble, puis nous en libère. C’est la catharsis. Les personnages intéressants sont toujours troublés, ou en faute. Pour que la série soit addictive, il faut qu’ils soient dans une position instable, un peu novices, surtout pas trop maîtres de la situation. De mon point de vue, l’ingrédient majeur, c’est l’empathie. On revient épisode après épisode parce qu’on est émotionnellement investi. Les victoires et les défaites du personnage deviennent un peu les nôtres. Et j’ai l’impression que pour cela, l’écriture de la série doit rester authentique pour qu’on sente que quelque chose de vrai se joue. »

Nicolas Lecx, producteur (LECX FILMS)

« C’est une série qui fonctionne avec les téléspectateurs. C’est l’audimat qui fixe la série. La façon dont les gens se l’approprient. Certaines séries permettent aux gens de se reconnaître. Et il y en a d’autres qui les font voyager, qui les font rêver… »

Éric Rochant, réalisateur et showrunner de Bandi

« Le réel permet de faire croire aux histoires. Je crois que c’est important que les spectateurs croient aux histoires, qu’ils aient vraiment peur, qu’ils soient vraiment heureux, qu’ils aient des vraies surprises. Pour qu’ils croient aux histoires, il faut qu’on leur fasse croire que c’est vrai. Donc, c’est le réel. C’est à la fois ma formation, ma culture et ma volonté. C’est quasi politique. On vit dans un monde de fantasmes où les gens se mettent beaucoup à distance du réel et je trouve ça dangereux. »

Capucine Rochant, réalisatrice et showrunner de Bandi

« La fiction est une illusion du réel. J’ai du mal à imaginer l’écriture autrement qu’en imaginant la scène telle qu’elle se passerait vraiment. En tant que spectatrice, c’est en général ça qui me permet d’aimer une fiction, une série, un film, d’être emportée dans les émotions : il faut que j’y crois. »