Christiane Taubira « Je vis, je ne me regarde pas vivre »
Le 23 décembre dernier, Christiane Taubira a accepté de nous accorder un entretien. Voilà des mois que nous espérions ce rendez-vous. Notre appel en visio se transforme, après quelques minutes, en un appel téléphonique classique, afin de garder les mains libres et de n’être happé que par le flot de notre conversation, sans distraction. Alors quand une bruyante averse interrompt notre échange, Christiane Taubira quitte sa terrasse pour le calme de son bureau, je ne la vois pas mais je n’ai aucun mal à l’imaginer… Entretien.
Christophe Fidole
Christiane Taubira « Je vis, je ne me regarde pas vivre »
Le 23 décembre dernier, Christiane Taubira a accepté de nous accorder un entretien. Voilà des mois que nous espérions ce rendez-vous. Notre appel en visio se transforme, après quelques minutes, en un appel téléphonique classique, afin de garder les mains libres et de n’être happé que par le flot de notre conversation, sans distraction. Alors quand une bruyante averse interrompt notre échange, Christiane Taubira quitte sa terrasse pour le calme de son bureau, je ne la vois pas mais je n’ai aucun mal à l’imaginer… Entretien.
Quel est le premier souvenir que vous conservez de l’Amazonie guyanaise ?
Mes souvenirs d’enfance sont intimement liés à l’univers des contes qui nourrissent en réalité la connaissance que les enfants peuvent avoir de leur environnement immédiat et du monde plus vaste. Ce sont des souvenirs riches de cet univers amazonien, assez fantasmatique, avec ses animaux volants, rampants, grimpants, nageant ; ces références forestières, en même temps que ces langages partagés par tous : animaux, végétaux, êtres humains et surnaturels ; plus ces connaissances sur les plantes et les lieux. Et ces personnages mythiques et mystiques : les maskililis qui, avec leurs pieds à l’envers, trompent les visiteurs en les enfonçant dans la forêt alors que les intrus sont persuadés d’en sortir.
Tous ces éléments font que mon rapport à l’Amazonie, c’est à la fois une conscience immédiate de mon environnement, là où je suis née, où, depuis que j’ai ouvert les yeux, je vois de la forêt, du yanman, des cours d’eau, des fleuves interminables, où je sais nommer les animaux, identifier leurs cris d’une part ; et d’autre part, une conscience intellectuelle, universitaire, des savoirs acquis grâce aux rapports scientifiques sur l’état actuel du monde, sa vulnérabilité et le rôle singulier que peut et doit jouer l’Amazonie.
Voilà un an que vous avez pris la tête de la chaire José Bonifácio de l’université de São Paulo, au Brésil, vous avez travaillé sur les « Sociétés amazoniennes : des réalités plurielles, un destin commun ? ». Ce destin commun existe-t-il ou doit-il encore naître ?
Un peu des deux. Ce destin existe, l’Amazonie étant une réalité géographique, devenue une réalité géopolitique, qui inclut 9 réalités historiques. L’histoire de l’Amazonie, c’est d’abord des milliers d’années au cours desquelles des communautés humaines se sont croisées, se sont fait la guerre aussi, ont coopéré, ont défendu ensemble le territoire, l’ont aménagé… Sur le plan archéologique, il reste traces de modes de vie extrêmement différenciés. Il y a ce qu’on appelle les modes de vie traditionnels, c’est-à-dire les activités économiques assez sommaires, mais autosuffisantes. Et il y a aussi ce réseau urbain très élaboré, vieux de 2 500 ans, révélé dans l’Upano il y a deux ans, par une équipe internationale de chercheurs.
Toutefois, l’Amazonie nourrit beaucoup de fantasmes, qui appellent une clarification sur la nature des initiatives qui sont prises, sur la légitimité des discours prononcés et sur l’inefficacité des dispositions établies à l’échelle multilatérale. Demeurent donc ces problématiques autour de la prise en charge de l’Amazonie, de sa préservation, des interactions et d’abord de la légitimité des perceptions et des décisions la concernant. Il est donc nécessaire de redonner une place primordiale aux délibérations collectives sur place. Il existe une instance pour cela, c’est l’Organisation du traité de coopération amazonienne (OTCA) qui est un espace de rencontres entre les autorités des 9 pays amazoniens œuvrant, théoriquement, à une prise en charge commune et solidaire de l’Amazonie. Ce n’est pas le même espace que celui de l’Organisation des Nations Unies (ONU), qui s’interroge différemment sur l’Amazonie, « poumon vert de la planète », qu’il faut protéger depuis la majesté des instances multilatérales. Une première évidence doit s’imposer : au quotidien, les communautés humaines, les individus qui y vivent, protègent leur habitat. Nous sommes sujets de nos droits et acteurs de nos vies et de notre avenir. C’est un premier malentendu à lever.
Vos récents travaux, la COP30 de Belém et l’actuelle exposition au musée du Quai Branly (Amazônia), contribuent à reconstruire notre perception de l’Amazonie et à faire reconnaître « l’Amazonie habitée »*. Pourquoi s’est-on trompé si longtemps sur cette région du globe ?
Il y a plusieurs raisons à cela et parmi elles, le contexte même de la conquête. C’est-à-dire les fameuses grandes découvertes, le développement de la navigation et ces Européens qui parcourent le monde. Le nom Amazonie lui-même interroge. C’est une référence à l’Europe, c’est une empreinte profonde, en tout cas sur le plan sémantique. Donc, le malentendu commence là. C’est-à-dire que l’Europe se raconte à ce moment-là qu’il y a un prolongement d’elle-même dans cette région du monde. Et elle croit la connaître. Elle a nommé les lieux. Elle a même prétendu nommer des peuples à l’époque. Ces peuples rétablissent désormais leurs noms dans leurs propres langues. Donc, depuis plusieurs siècles, l’Europe se raconte, de bonne foi, une histoire de présence un peu poétique, lyrique, alors qu’en réalité, c’est une présence de violence.
Le Mémorial national des victimes de l’esclavage sera inauguré à Paris en 2027, 26 ans après la loi Taubira, quel regard portez-vous sur ce monument ?
J’ai orienté mes combats différemment. Mes priorités demeurent de faire émerger dans l’espace public de nos pays nos présences ancestrales. C’est ainsi qu’en Guyane, l’association des professeurs d’histoire et de géographie, s’adossant à la loi Taubira, a pu obtenir les moyens d’effectuer des recherches pour dresser au Jardin botanique de Cayenne un mémorial portant les noms de toutes les personnes à qui a été reconnu un état civil en 1848. En Guyane, nous avons aussi des vestiges de communautés de marrons, des traces de cimetières en forêt… C’est cela ma priorité : faire en sorte que nous mettions en lumière et rendions lisibles nos traces ancestrales sur nos propres territoires. C’est là, notre espace public.
La question des réparations est-elle une question que vous pourriez à nouveau porter dans l’espace public ?
Je n’ai jamais cessé de la porter. La proposition de loi que j’avais rédigée contenait un article sur la réparation. Cet article prévoyait la mise en place d’un comité de personnalités qualifiées chargées d’évaluer le préjudice et de faire des propositions en matière de réparation. J’étais déjà persuadée, en 1998 quand je rédigeais ce texte de loi, que la question de la réparation se posait et se poserait. La preuve, elle se pose encore. Le crime lui-même est irréparable. En revanche, les conséquences du crime et le mode de sortie du système esclavagiste résonnent et agissent encore aujourd’hui. C’est dans ce cadre que se pose la question de la réparation. Je n’ai malheureusement pas gagné le maintien de cet article dans la loi, mais je n’ai jamais cessé d’en parler. Encore très récemment, à l’université en Guadeloupe et à la BnF**, à l’occasion de colloques. Le déni est une fuite stérile.
Les batailles que vous avez livrées pendant votre carrière politique ont toutes été la source d’hostilité, d’injures, de menaces. Est-ce difficile d’être Christiane Taubira ?
Je ne sais pas répondre à cette question. Je vis, je ne me regarde pas vivre. Je livre mes batailles, je réfléchis, je travaille beaucoup. Je m’impose une rigueur éthique et politique dans les causes que je prends en charge car je choisis des causes publiques et collectives. Des causes communes. Je ne mène aucune bataille personnelle. J’organise mes batailles de façon à les mener à bien, du mieux que je sois capable de faire. Le reste est incident. Je n’anticipe ni les attaques racistes ni les menaces de mort. A posteriori, je considère que cela fait partie du package. Mais ce n’est pas normal ! Je mène chaque bataille avec la conviction qu’elle est juste et la détermination sans faille de la mener à terme. Le reste va avec. Il est hors de question que ce « reste » m’abatte ou m’affaiblisse. Il n’y a pas d’autre option que de surmonter. J’y mets toute mon énergie, mon intelligence, ma culture, ma sensibilité et toute ma détermination. Quand je démarre un combat, je sais que j’en sortirai victorieuse. Avec des blessures, des plaies, des bosses, mais j’en sortirai avec une victoire !
À une jeune génération qui ne vous connaîtrait pas et qui vous découvrirait au cours des prochaines années, comment vous présenteriez-vous ?
J’ai beaucoup de mal à me présenter. Quand on m’oblige à le faire, je donne deux ou trois titres qui font référence dans le cadre. Mais je ne suis pas finie, je continue à vivre, à me mobiliser sur des causes, je continue à agir à l’international et à faire des tas de choses. Je laisse plutôt les jeunes générations entrer dans ma vie et ma personnalité par les portes qui s’ouvrent à elles, pour qu’elles tracent ensuite leur propre route. On ne se rend pas compte mais quand on dit « première députée de Guyane », « première afrodescendante à la tête d’un ministère régalien en France », etc. cela veut surtout dire que vous n’avez pas de référence. Vous n’avez ni repère ni modèle. Je n’ai eu personne pour me mettre en garde, m’orienter, m’expliquer comment ça fonctionne et quels pièges éviter. Ce que je voudrais c’est que les générations suivantes en soient dispensées. Que le chemin que j’ai parcouru serve à éclairer les leurs et leur fasse gagner 20 ou 30 ans. D’où mon obsession pour la transmission.
Quels sont, aujourd’hui, votre plus grande crainte et votre plus grand espoir ?
Je n’ai pas de crainte, ce n’est pas mon tempérament. Je suis extrêmement lucide et je trouve le chaos du monde angoissant pour les générations futures. C’est rageant pour moi, parce que c’est le constat d’échec et de manque de courage de 2 générations. La violence de ce monde est le résultat de nos incapacités. J’espère que nous pourrons y mettre un terme. Mes réflexions sur l’ONU sont aussi liées à ces questions, parce que je crois à la nécessité d’une gouvernance mondiale, multilatérale et démocratique. Et cette gouvernance doit devenir efficace. Pour l’instant, elle est antidémocratique, inéquitable et inefficace. Mon regard sur le monde aujourd’hui n’est donc pas sous forme de crainte et d’espoir, il est plutôt de lucidité dans le constat et d’exigence dans l’action.
Christiane Taubira, votre voix, votre verbe, votre incomparable éloquence sont certainement ce qui contribue à vous définir. En ce début d’année, quels vers vous viennent à l’esprit ?
Quand je cite des poètes, ce n’est jamais prémédité. C’est pour cela que je radote que les poètes sont mes meilleurs amis. Quand je livre bataille, quand je suis dans l’arène, dans le feu de l’action, au moment du coup de grâce ce sont des vers qui me viennent. Ce n’est pas prévu. Mais si je dois vous donner un mot de la fin, il serait en rapport avec votre précédente question, c’est un vers d’Abdellatif Laâbi : « Autour des rêves menacés par les fauves on entretient le feu ». Faisons en sorte que les rêves soient encore possibles.
* Expression extraite de l’article “Nos Amazonies, nos vies… contre sommations et chimères” dans Espaço Vivo, Social, Político (Amazonies espace vivant, social et politique).
** BnF : bibliothèque nationale de France.