Le Kanawa et l’Ayawande, bateaux sentinelles
Depuis 2020, Morgana Tagliarolo et son équipe écument l’estuaire de Cayenne à chaque grande marée pour étudier les larves millimétriques. À bord des deux bateaux, le Kanawa et l’Ayawande, les chercheurs de l’Ifremer lisent, saison après saison, l’avenir de nos pêches, de notre biodiversité et du climat qui vient.
© Ifremer
Le Kanawa et l’Ayawande, bateaux sentinelles
Depuis 2020, Morgana Tagliarolo et son équipe écument l’estuaire de Cayenne à chaque grande marée pour étudier les larves millimétriques. À bord des deux bateaux, le Kanawa et l’Ayawande, les chercheurs de l’Ifremer lisent, saison après saison, l’avenir de nos pêches, de notre biodiversité et du climat qui vient.
Marée descendante, début de matinée. Le Kanawa, petit bateau du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et de l’IFREMER (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer), s’enfonce sans bruit dans un chenal de mangrove. À son bord, Morgana Tagliarolo et son équipe traquent l’invisible. Des larves de poissons parfois à peine plus grosses qu’une tête d’épingle, des juvéniles de crustacés, du sédiment vaseux, de l’eau prélevée à un demi-mètre sous la surface. « Il faut échantillonner quand les coefficients de marée sont forts, donc autour de la nouvelle lune », explique cette chercheuse en halieutique et écologie à l’Ifremer. Le filet verveux, mailles de trois millimètres, est posé à la sortie d’un chenal et reste en place une heure. Plus loin, un filet à plancton est traîné dix minutes. Tout est consigné, conservé dans l’éthanol pur, rangé dans des glacières remplies de bouteilles congelées. Rien n’est laissé au hasard.
Zooscan, quand l’intelligence artificielle prête main-forte
Trier au microscope des milliers d’organismes millimétriques, c’est un travail de moine. Pour faire face au manque de personnel qualifié, l’observatoire teste depuis peu une technologie venue de l’Ifremer de Nantes et du CNRS. Le Zooscan repose sur l’imagerie et des algorithmes d’apprentissage automatique. Photographiés un à un, les échantillons sont identifiés automatiquement par la machine. La promesse est belle, les défis sont réels. Les déchets dans les prélèvements brouillent les images, les tailles très variables compliquent la reconnaissance, la précision n’est pas encore au rendez-vous. Une étape parmi d’autres dans la longue marche vers un protocole d’identification automatique utilisable en routine. À suivre.
Une mémoire vivante de l’estuaire
Ce ballet discret porte un nom, AIBSI (Amazonian Institute for Biodiversity and Sustainable Innovation). Piloté par Morgana Tagliarolo, il déploie ses cinq stations dans l’estuaire de Cayenne. Porté par l’Université de Guyane et financé dans le cadre du Programme d’Investissements d’Avenir (PIA4), le projet compte aussi comme partenaire l’Ifremer, le CNRS et plusieurs organismes de recherche du territoire pour une durée de dix ans. Parce que la mer ne livre pas ses secrets en une saison. « Étudier ces stades de vie, c’est avoir une longueur d’avance, glisse la chercheuse. Les juvéniles d’aujourd’hui sont les espèces commerciales de demain. Si on veut anticiper, il faut commencer maintenant. »
Lire l’avenir dans les larves
Pourquoi se concentrer sur les larves, et non sur les poissons adultes ? Parce qu’elles sont la promesse. Ce sont dans les zones nourricières, mangroves et estuaires que se développent les juvéniles de l’acoupa rouge, de la crevette sauvage de Guyane et de dizaines d’autres espèces. Repérer celles qui s’effondrent, celles qui prolifèrent, celles qui résistent au réchauffement, c’est dessiner la carte du vivant marin pour les décennies à venir. Et en Guyane, cette carte n’a rien d’abstrait. La crevette sauvage, longtemps fer de lance de la pêche locale, voit ses captures fluctuer depuis des années. L’acoupa rouge, prisé sur les étals des marchés, dépend tout entier de la santé des estuaires où grandissent ses juvéniles. Lire dans les larves, c’est lire dans l’assiette. Deux embarcations se relaient pour ce travail. Le Kanawa se faufile entre les racines de palétuviers pour atteindre les coins les plus reculés de l’estuaire. L’Ayawande, plus imposant, prend le relais à l’embouchure et au large. Là, c’est un autre attirail. Le double filet balaie la surface, la luge épibenthique racle le fond, la benne à sédiments remonte une poignée de vase qui sera tamisée, séchée, brûlée, pesée. Chaque paramètre compte, chaque réplica est doublé, triplé. Mais que deviennent toutes ces données une fois les filets remontés ? Les publications scientifiques arriveront à la fin du cycle. « Il nous faut du temps pour étudier leur évolution », explique Morgana. D’ici là, l’équipe mise sur la vulgarisation. Cafés des sciences, conférences, publications… Le projet collabore aussi avec les comités de pêche, premiers concernés par ce que l’on trouvera, ou pas, dans les filets de demain.
Un parcours italien à Cayenne
Morgana Tagliarolo n’est pas guyanaise d’origine. Italienne, elle a obtenu son master en biologie marine en Italie, soutenu sa thèse à Brest, puis enchaîné trois postdoctorats en Afrique du Sud sur les écosystèmes de mangrove. Quand l’occasion s’est présentée de poursuivre ce travail en Guyane, elle a dit oui sans hésiter. Neuf ans déjà qu’elle est chercheuse. Une équipe restreinte, sur un territoire immense. C’est là que le bât blesse. La principale difficulté n’est pas scientifique, elle est humaine. « Le travail est chronophage et il est compliqué de recruter des chercheurs en Guyane », confie-t-elle. L’isolement géographique pèse aussi. Collaborer avec les collègues de l’Hexagone demande du temps et beaucoup d’organisation.
Cinq sites sous pression
L’estuaire de Cayenne n’a pas été choisi par hasard. Sa proximité permet la régularité indispensable au suivi scientifique. Mais c’est surtout un milieu sous tension. Accroissement de la population et développement urbain à Macouria, ponts et stations électriques en construction, dragages, pêche professionnelle et pêche récréative qui se côtoient, sans oublier les zones de conservation portées par la Réserve naturelle nationale et le Conservatoire du littoral. La pression humaine y monte d’un cran chaque année. « C’est justement parce que ce site subit ces changements qu’il est intéressant à étudier », précise Morgana Tagliarolo.