On a embarqué sur le Sargator
« Il aura fallu 16 heures pour ramener le Sargator 3 en Martinique, depuis la Guadeloupe », me raconte amusé Alexis de Jaham, marin-pêcheur et gérant de l’entreprise Filet Drom. Pas de quoi affoler le compteur de vitesse, mais qu’à cela ne tienne, car c’est sur le tapis roulant que tout se joue ! Chrono en main, j’observe le ballet des algues qui s’amassent sur le pont : il faut 50 secondes pour remplir 2 big bags de 2,5 m3 chacun (environ 450 kg).
Sargator 3 © Jean-Albert Coopmann
On a embarqué sur le Sargator
« Il aura fallu 16 heures pour ramener le Sargator 3 en Martinique, depuis la Guadeloupe », me raconte amusé Alexis de Jaham, marin-pêcheur et gérant de l’entreprise Filet Drom. Pas de quoi affoler le compteur de vitesse, mais qu’à cela ne tienne, car c’est sur le tapis roulant que tout se joue ! Chrono en main, j’observe le ballet des algues qui s’amassent sur le pont : il faut 50 secondes pour remplir 2 big bags de 2,5 m3 chacun (environ 450 kg).
Dostaly, au François, nous rejoignons Alexis de Jaham, pour une opération de ramassage en mer. Direction le filet du Cap Est, qui est, pour l’anecdote, le premier filet posé en Martinique, en 2019, à l’initiative de l’association Objectif Santé publique. C’est au niveau de ces barrages qu’opère le Sargator, pour les soulager de la pression exercée par les sargasses : « Notre cœur de métier c’est de mettre des barrages, nous explique Alexis de Jaham, et c’est au niveau des filets bloquants qu’on ramasse. Nous les installons de façon à constituer des poches de sargasses compactes et on les collecte rapidement avant que les barrages ne soient trop remplis ». Les filets ont été imaginés par Alexis de Jaham. Ils descendent à 1,5 m de profondeur et sont pris en sandwich par des bouées : « Cela n’existait pas avant, raconte le gérant de Filet Drom, ces bouées sont sorties tout droit de mon imagination. Nous les avons dessinées avant de passer par un bureau d’études pour déposer un brevet. Je cherchais une solution depuis longtemps. J’ai commencé en installant des filets de pêche que je faisais sortir de l’eau, mais je me suis vite rendu compte que si on n’était pas 25 à 30 cm au-dessus de l’eau et si on n’était pas rigide au fond, on n’y arriverait pas. J’ai pris des briques de polystyrène que j’ai découpées moi-même et les premiers filets sont nés comme ça, sauf que le polystyrène est une matière qui se dégrade et qui pollue. Les bouées sont aujourd’hui fabriquées en PU (polyuréthane), au Robert, par Procap. Et nous avons un atelier de fabrication des filets à l’usine du Simon ».
Sur l’eau, la manœuvre est délicate. À la barre, Octave m’explique qu’il ne faut pas passer trop près des filets pour éviter, d’une part, que les sargasses passent en dessous et, d’autre part, pour ne pas endommager les poteaux de mouillage. Le bateau est positionné, Alexis de Jaham lance un « Roulé ! » tonitruant, Octave actionne le tapis, le Sargator ronronne.
Sur le pont, c’est au tour de deux autres membres de l’équipage d’entrer dans la danse. Il n’est pas encore 9 heures, et il fait déjà chaud, les corps seront mis à rude épreuve. Les deux hommes fonctionnent en binôme, chacun de leur côté du tapis roulant, dans une symétrie quasi parfaite : ils accrochent chacun 2 big bags, répartissent les sargasses à l’aide d’un râteau à l’intérieur des sacs à mesure qu’elles sont déversées, puis ferment les sacs. Octave, repositionne le tapis, pour remplir deux autres sacs positionnés à côté des deux premiers. Le binôme répète les mêmes gestes. Une fois les deux derniers big bags fermés, le capitaine s’éloigne de la nappe de sargasses et actionne la commande pour basculer les paniers qui larguent les big bags à l’eau.
« Cette nouvelle génération du bateau a un avantage considérable aujourd’hui, il est beaucoup plus facile à travailler, moins fatigant et bien plus performant », commente Alexis de Jaham, qui ne quitte pas les opérations des yeux car le Sargator III n’est pas encore exploité à 100 % de ses capacités, l’équipage est encore en rodage sur le nouveau bateau. Lui aussi observe chaque geste, estime, mesure, compte : « à raison de 10 minutes entre chaque largage, cela veut dire 6 largages par heure, soit 24 sacs. Si l’équipage est capable de travailler sur des plages de 6 heures, ce seront 144 bags de sargasses qui seront collectés ». Soit 64 tonnes, en une seule journée. Impressionnant ! « L’année dernière, 7 000 tonnes de sargasses ont été ramassées avec l’ancien Sargator, se souvient Alexis de Jaham. Cette année, l’objectif est de 15 000 tonnes. » Un objectif qui peut doubler, car les pêcheurs aussi ramassent en mer, en équipant leur yole de filet : le Sarga Quick. Conçu par Filet Drom comme un filet à papillons, il permet de remplir des big bags de 1,5 m3.
Une fois à l’eau, les big bags sont récupérés à l’aide d’une grue par un autre bateau, une barge qui fonctionne en tandem avec le Sargator : le Sargabox 1. À son bord, 3 personnes sont à la manœuvre, dont un grutier. Le Sargabox peut contenir entre 32 et 36 sacs. Quand il atteint sa capacité totale, il part décharger sa cargaison, plus au large, sur une grande barge, d’une capacité de 300 tonnes. Les big bags sont vidés dans la barge et les algues sont ainsi stockées jusqu’à ce qu’elles sèchent. Pendant ce temps, le Sargator poursuit sa campagne de ramassage. Octave m’indique qu’en l’absence du Sargabox, des filières sont installées dans l’eau, ce sont des cordes sur lesquelles les big bags seront accrochés en attendant le retour de la barge. Le temps qu’elle revienne, 40 sacs seront déjà à l’eau.
Il est bientôt 11 heures quand on accompagne le Sarbagox jusqu’à la barge. Avec son chargement, il progresse lentement. Le grutier manipule les big bags pour les hisser jusqu’à la plateforme flottante. Deux hommes ont déjà grimpé à son bord pour s’assurer que le contenu des sacs se déverse correctement et récupérer les sacs une fois vidés. « Après le dernier voyage, commente Alexis de Jaham, nous attendons 48 heures pour que les dernières sargasses soient complètement sèches. Nous emmenons ensuite la barge à 30 km de la côte, dans les fonds de 1 000 m, pour la vider de son contenu. Le ventre de la barge s’ouvre et les sargasses coulent, c’est leur particularité une fois sèches. » Nous laissons les hommes du Sargabox à leur tâche pour regagner la terre ferme. Sur le retour, j’interroge Alexis de Jaham sur la possibilité de réemployer ces sargasses plutôt que de les couler. Il me confie que bien qu’il y ait des solutions de réemploi, le coût de la matière première (incluant les opérations de ramassage, les bateaux, etc.) est bien trop élevé… Reste donc à trouver une solution pour y remédier.